THE NEON DEMON

« Lorsque le diable mue, il perd jusqu’à son nom » écrivait Frédéric Nietzsche dans La volonté de puissance. Un concept auquel fait joliment écho le dernier film de Nicolas Winding Refn, revenu sérieusement aux affaires après la parenthèse Only god forgives.

Tout comme le philosophe allemand, le cinéaste danois place sa création sous le signe du combat. Il dénonce et il dérange (la scène de nécrophilie marque clairement le franchissement d’un seuil visuel dans l’histoire du cinéma).

Dans ce contexte, le fait qu’il ait été hué à Cannes est tout à fait normal, voire salutaire. Car ce qu’il dénonce, c’est précisément les tapis rouges, les paillettes, les gloss, les flashs… Et il va même bien plus loin que la simple dénonciation, il diabolise, littéralement.

En effet, derrière les dessous peu reluisants du monde de la mode, sorte de 99 francs upgradé, c’est une puissante réflexion sur l’essence du mal que propose Nicolas Winding Refn à travers le parcours de Jesse (Elle Fanning), jeune fille naïve aux traits enfantins venue tenter sa chance à Los Angeles.

Elle Fanning dans The neon demon, réalisé par Nicolas Winding Refn et sorti en 2016.

The neon demon, réalisé par Nicolas Winding Refn et sorti en 2016.

Au premier abord, après huit films où, très clairement, Nicolas Winding Refn situait le mal en l’homme (caïd, prisonnier, drogué, gangster…), on est tenté de se dire qu’il s’est, tout simplement, rallié à la conception chrétienne du sujet, celle qui voit l’origine du péché dans la femme, la tentatrice.

Certes, il faut bien reconnaître que c’est son premier film « féminin ». Les hommes y sont clairement vus comme très basiques, incapables de s’exprimer (le photographe joué par Desmond Harrington), intéressés par leur seules pulsions sexuelles (le petit copain, joué par Karl Glusman) voire même carrément crétins (le concierge, joué par Keanu reeves, personnage au demeurant inutile).

Il faut également reconnaître que, dans la première partie du film, l’idée d’une nouvelle Eve, instigatrice du péché est clairement suggérée. Elle conduit même à une apothéose visuelle, la magnifique scène de « possession », où le destin de Jesse s’accomplit.

Lâchée dans un « enfer » fait de néons, de flashs et de nappes sonores électros, elle prend, enfin, conscience de sa beauté et elle s’aime. Elle aime ce qu’elle est devenue, elle vénère sa propre puissance et sort, avec assurance, illuminer le monde de sa lumière, de sa supériorité, icône gnostique par excellence. La créature qui s’élève au rang du créateur, le Lucifer du mythe chrétien, dit aussi : le démon…

Mais, dans la deuxième partie du film, la réflexion proposée se révèle, en réalité, beaucoup plus ambitieuse qu’une simple relecture techno de la genèse.

Le mal n’est pas, simplement, dans ses agents, il n’a d’ailleurs pas de sexe. C’est une idée, aussi impalpable que la lumière, aussi intangible que le parcours des photons qui s’échappent d’un néon.

Le mal selon Nicolas Winding Refn, c’est tout simplement un jaillissement incontrôlable né de la confrontation du pur et de l’impur. Et il faut reconnaître que le monde de la mode est clairement ce qu’il y a de mieux comme contexte pour traiter un tel sujet.

Le pur, c’est Jesse, celle qui voit dans la lune un œil venu d’un autre monde, c’est la « chair fraîche » que l’on préfère au « lait caillé » dixit le designer de mode puant campé par Chris Muto. A contrario l’impur, ce sont ces femmes trafiquées, refaites, gangrénées par leurs vices, celles qui n’hésitent pas à violer pour « être la première » à déflorer une vierge, celles qui ne voient dans la lune qu’un rouage froid et mécanique de la marche du monde, un étalon du temps qui ne leur sert pas à autre chose qu’à rythmer leur menstrues (cf : la très belle scène d’épanchement de sang dans la villa déserte, sorte de culte païen au rythme des astres…).

Elle Fanning dans The neon demon, réalisé par Nicolas Winding Refn et sorti en 2016

Elle Fanning dans The neon demon, réalisé par Nicolas Winding Refn et sorti en 2016

Deux forces contraires happées et mises en confrontation pour créer un concept ultra violent, bien qu’en apparence anodin : celui de la beauté officielle. Celle qui hybride le pur et l’impur et s’affirme avec une autorité dogmatique, incontestable, totalitaire.

Une beauté que l’on peut d’ailleurs situer précisément : elle est aux alentours de 16 ans (âge de Jesse dans le film ainsi qu’au moment du tournage) ce qui souligne au passage que la mode fonctionne sur un paradigme religieux avec, notamment, des icônes, et un principe d’éternité (le mannequin a toujours 16 ans, après on le jette).

Tout cela dans des décors et une photographie léchés, parfois proches du giallo (scènes d’intro et de fin notamment), par lesquels Nicolas Winding Refn illustre à merveille la désespérante vacuité du principe des médias et de la starisation. Le beau « officiel » est triste, amer, cruel, il s’ennuie. Il se tient dans des hangars nus, dans des maisons abandonnées, et revêt l’apparence de personnes au cœur de pierre, inexpressives, anorexiques, célibataires et sans capacité à aimer. Pour cet univers là, tout ce qui compte, c’est la surface, tout doit être beau. Même la mort doit être belle… (cf : les étonnants inserts de thanatopraxie).

Comment réagir face à tout cela ? Par l’art, tout d’abord, c’est ce que fait le réalisateur, Nicolas Winding Refn. Et ensuite par le rire, cette hilarité qui se déclenche mécaniquement chez le spectateur dans la dernière séquence du film lorsqu’on comprend que nos yeux sont manipulés depuis si longtemps par des décennies de marketing audiovisuel. Lorsque nos rates se dilatent nerveusement pour laisser s’élever la complainte des idéaux perdus et que l’on célèbre alors, dans une joie vulgaire et sordide, la mort de l’idée, de la profondeur et de la beauté vraie.

REALISE PAR : Nicolas Winding Refn

ANNEE : 2016

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