REGRESSION

Régression s’affirme comme un évident point de jonction dans la filmographie d’Amenabar. C’est l’exact croisement entre les dédales mentaux d’Ouvre les yeux et l’horreur satanique de La secte sans nom.

Artiste complet (acteur, réalisateur, danseur, écrivain…), Amenabar semble irriguer son œuvre d’une fascination pour les légendes urbaines « haut de gamme » qu’il a initiée dès son premier film, Tesis, (les snuff movies), poursuivie avec Ouvre les yeux (l’implantation de puces dans les cerveaux humains pour les contrôler) et qu’il pousse encore un cran au-dessus avec Régression.

La régression désigne une méthode psychanalytique en vogue dans les années 50 qui visait, dans la lignée des primal screams et consorts, à placer le sujet dans un état mental vierge. Ainsi débarrassée de toute influence, la psyché ouvrirait les portes de ses recoins les plus intimes, lesquels sont bien souvent les plus sombres.

Ce sont en effet des souvenirs extrêmes que l’inspecteur Kenner (Ethan Hawke) et le psychiatre Raines (David Thewlis) tentent de raviver chez John Gray (David Dencik). Ce dernier est accusé par sa fille de viol, mais les deux enquêteurs découvrent que quelque chose de bien plus grand se cache derrière toute cette histoire.

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Filmé comme un thriller dark au rythme bien réglé (un peu dans le style Prisoners), Régression cache en fait bien son jeu. Son déroutant twist de fin empêche de trop s’étendre ici mais ce que l’on peut souligner c’est le joli tour de passe-passe opéré par le réalisateur qui, finalement, en s’égarant dans les synapses de ses personnages, bouleverse du même coup celles du spectateur.

On aperçoit dans la technique psychanalytique utilisée par le professeur Raines des reflets de la « thérapie de la délinquance » d’Orange mécanique. L’analogie avec Kubrick ne s’arrête d’ailleurs pas là et se trouve renforcée en fin de métrage mais, interdiction du spoil oblige, il est impossible d’en dire plus…

Dans pareil cadre narratif, la sensibilité et la poésie d’Amenabar trouvent facilement leur place. J’entends par là ce charme espagnol raffiné, débordant d’onirisme et de mystère que l’on retrouve d’ailleurs chez nombre de ses compatriotes (Juan Carlos Fresdinallo, Daniel Monzon, Nacho Vigalondo, Guillermo del Toro…). Mais hélas, si le partage des capitaux américains et espagnols (et français) n’avait pas corrompu ce style ibérique si particulier dans Les autres (2001), la coproduction US a en revanche clairement nuit à Régression.

Même si sa flamme anime le film, Amenabar a néanmoins dû pervertir son style pour le réaliser. En conséquence il faut supporter de nombreux clichés de la grosse cavalerie US tels que l’incontournable « inspiré de faits réels » en début de film, des mises en abyme de bas étage (JT au bar, télé d’hôpital) que l’on a déjà vu mille fois, une starlette (Emma Watson) qui a du couter plus cher en cachet qu’elle n’apporte en intensité dramatique… Dommage.

On peut se rassurer en se disant que ce type d’américanisation est, ad minima, un indicateur de qualité du réalisateur. Un cinéaste comme Park Chan Wook en est un bon exemple et son parcours entretient d’ailleurs des liens étroits avec celui du réalisateur de Régression. Tous deux ont brillés par des chefs d’œuvre de jeunesse qui ont fait l’objet de remake (Old boy pour le premier, Vanilla sky pour le second), tous deux ont ensuite eu leur film américanisé (Stoker pour le premier, Régression pour le second). Reste à voir comment tous deux résoudront à l’avenir l’équation entre besoin de financements et intégrité du génie créatif.

Quoiqu’il en soit, malgré ce léger défaut, Amenabar a tout de même réussi un tour de force dans Régression, celui de parvenir à représenter une idée, donner chair et vie à un concept impalpable. Certains l’appellent satan, d’autres l’appellent sheitan ou encore dégénérescence mentale, il s’agit tout simplement du mal immanent à l’existence, cette abstraction qui, en principe, échappe à la représentation sauf lorsqu’elle trouve des hôtes pour lui donner forme.

 

REALISE PAR : Alejandro Amenabar

ANNEE : 2015

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