LITTLE ODESSA

Méconnu et pourtant superbe, le premier film de James Gray contenait déjà, en germe, les composantes essentielles de sa filmographie à venir.

Tim Roth y incarne un criminel qui revient sur les terres de sa jeunesse: Little Odessa (sunom de Brighton Beach, le quartier des juifs russes à New York). Il y retrouve les siens et tâche de rentrer dans le droit chemin mais il apprend que la mafia locale a mis sa tête à prix.

Comment regarder son père dans les yeux désormais? Quel rapport entretenir avec son Reuben, son petit frère? Où retrouver sa mère dont il a appris qu’elle était mourante? Le retour en ville de Joshua réactive, en les augmentant, les tensions d’autrefois et offre ainsi à James Gray le champ libre pour faire ce qu’il fait de mieux: créer l’émotion.

Tim Roth et Edward Furlong dans Little Odessa, réalisé par James gray en 1994

Tim Roth et Edward Furlong dans Little Odessa, réalisé par James Gray et sorti en 1994

Pour ce faire, la recette tient en un mot: pragmatisme. Pas de cattharsis hypocrite dans Little Odessa. Rien que la stricte réalité de l’aventure humaine dans ce qu’elle a de sale et de triste. Alors que d’ordinaire, le 7ème art utilise des chemins de traverse pour ménager le spectateur et insuffler de la cohérence au récit, chez James Gray au contraire, comme chez Ken Loach ou Lucas Belvaud par exemple, les sentiments sont présentés à vif, sans « trucages ».

Symptomatiquement, celui qui cherche la rédemption ne la trouve jamais. L’enfant surprotégé n’a qu’une envie: transgresser. Le criminel endurci s’effondre en larmes de ne pouvoir accéder au chevet de sa mère, mourante… C’est en employant un tel ton, celui de la vérité, que le réalisateur parvient, sur la base d’un métrage pourtant fort sobre visuellement, à marquer les esprits de manière indélébile.

Parmi cette nébuleuse de violence physique et mentale, une jeune victime innocente se prépare à mourir. Condamné dès les premiers plans, Reuben (le jeune frère), chemine sans joie entre les murs crasseux et délabrés du ghetto, le regard perdu vers un avenir qui se jouera sans lui.

Mais, et c’est sans doute le seul ménagement accordé au spectateur, James Gray a pris soin de « sublimer » ce décès tragique. L’idée magnifique du film, c’est d’avoir mis en scène la mort de Reuben à travers un drap blanc, véritable métaphore de la toile de cinéma, filtre qui ôte à l’image son horreur.

D’emblée, le cinéaste a su ériger les lignes de force qui n’ont, depuis, cessé de structurer son oeuvre. Tout y est, à commencer par les tensions familiales que l’on retrouve dans The yards ou La nuit nous appartient. Est également présent le personnage christique, la « brebis sacrifiée » dont Marion Cotillard se fera l’écho dans The immigrant. On retrouve, enfin, le dilemme crucial entre éthique individualiste et morale juive, élément central de sa réflexion, qui atteindra une dimension cornélienne dans Two lovers.

Little Odessa, un film facile qui titille le pathos pour créer de l’émotion à moindre frais? Non, une analyse de la criminalité et de ses effets externes révélatrice d’une grande maturité chez son réalisateur qui, rapellons le, n’était alors âgé que de 24 ans…

RÉALISÉ PAR: James Gray

ANNÉE: 1994

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *