STOKER

C’est un des traits marquants de Park Chan Wook que de donner à ses films un aspect fantastique sans pour autant excéder, à aucun moment, les limites de la réalité. Pour cela il a toujours eu le génie, et ce depuis le début, de proposer des scénarios  machiavéliques, tellement cruels et pervers que l’entendement humain peine à les intégrer. Sa trilogie de la vengeance, dont le deuxième opus, Old boy, a connu un large succès en 2003, en est un exemple éloquent.

Stoker, qui explore les méandres de sombres affaires familiales, s’inscrit dans cette dynamique. A la mort de M. Stoker, son frère le remplace auprès de sa veuve et de sa fille (India). Une réunion de famille en apparence anodine qui dégénère en ouragan d’horreur.

La jeune India est en plein éveil de sa sexualité, son esprit est donc particulièrement modelable. Le réalisateur s’engouffre dans ce no man’s de la vie humaine qu’est la formation, adolescente, de soi-même et de sa sensualité pour faire osciller son métrage de l’eros au thanatos et génèrer ce climat de confusion qui lui est si caractéristique.

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Mia Wasikowska et Matthew Goode dans Stoker, réalisé par Park Chan Wook et sorti en 2012.

Il réutilise certains éléments emblématiques de sa filmographie tels que les effets du temps sur la relation père-fille ou encore le soin apporté au twist final. En ce sens sa transition avec le cinéma US s’est bien passée puisqu’elle n’a pas (trop) dégradé l’existant. En revanche, Stoker permet de comprendre en plein combien le cinéma américain est un frein au progrès stylistique pour tout réalisateur. En effet, en changeant de pays de production et de tournage, Park Chan Wook a du délaisser son audace esthétique pour se plier aux formats imposés par les producteurs outre-atlantique.

Le 7ème art américain contemporain, que l’on devrait plus justement qualifier d’industrie de distraction audiovisuelle de masse, a une règle de base : un film doit être accessible à tous. Pour ce faire, le dénominateur commun de compréhension ne peut fatalement qu’être le plus bas possible sous peine d’être discriminant. Park Chan Wook s’est plié à cette règle en travestissant son style de symboles lourdingues (l’araignée qui signale l’éveil de l’éros à 5 reprises…) et a du se limiter à une approche trop superficielle des sujets profonds de son film. Il apparaît, par exemple, fort réducteur de symboliser le moment crucial qu’est le passage à l’âge adulte par le simple changement de paire de chaussures…

Toute l’audace et l’originalité de Judgement (1999),  ou de Lady vengeance (2005), par lesquels il brilla, sont ici laissées de côté pour du « standard », ce qui produit des images fades. On note une omniprésence de la musique à fort volume, dans une stricte optique fonctionnelle, pour souligner des images qui n’ont pas assez d’intensité pour se suffire à elles-même. Les quelques reliquats du génie visuel de Park Chan Wook sont hélas bien cachés, comme dans cette fleur dont il ne dévoile le secret qu’à la dernière image, ou encore dans cet art du paradoxe moral par lequel il parvient, toujours, à pervertir l’innocence.

La majorité des réalisateurs asiatiques à s’être essayés aux States ont subi la même régression : d’artistes ils sont devenus fonctionnaires. Avec Stoker, Park Chan Wook est un des premiers à avoir réussi à conserver, malgré tout, un tant soit peu de son génie originel. Néanmoins le résultat reste une puissante déception visuelle au regard de ce qu’il a pu réaliser jusque là.

 

REALISE PAR : Park Chan Wook

ANNEE : 2012

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