NE VOUS RETOURNEZ PAS

Ne vous retournez pas fait partie de ces films qui laissent le champ libre à l’interprétation sans imposer de schéma précis de compréhension, un peu à la manière de certains David Lynch (Lost highways ou Inland Empire par exemple).

C’est l’histoire d’un père que la perte de sa fille a rempli de chagrin. Installé à Venise avec sa femme pour raisons professionnelles, il rencontre deux sœurs dont l’une, aveugle, est médium. Dès lors il vivra nombre de tribulations flirtant entre l’étrange et l’occultisme, jusqu’à l’accomplissement de son destin.

Le flou qui se dégage de ce film résulte en premier lieu du genre artistique dont il se réclame et dont il respecte scrupuleusement les codes, à savoir le « réalisme magique ». Ce courant a vu le jour officiellement dans les années 1920 et a connu son essor dans les années 60-70 (Ne vous retournez pas a été tourné en 1973). C’est un genre pratiqué par exemple par Otto Dix en peinture, Ernst Jünger en littérature ou encore André Delvaux au cinéma. Il est commun à toutes les formes d’art et consiste en la représentation d’évènements irrationnels dans un cadre réaliste.

Donald Sutherland dans Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg, sorti en 1974.

Donald Sutherland dans Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg, sorti en 1974.

C’est précisément par ce procédé ambivalent que Nicolas Roeg, réalisateur de Ne vous retournez pas, parvient à matérialiser les tourments de son personnage principal. Il ne représente aucun phénomène proprement paranormal à l’écran sans les compenser par une explication rationnelle. La cécité du personnage de la médium en est un bon exemple (les aveugles sont souvent dotés d’une clairvoyance supérieure à celle des valides).

Pour insuffler à son film cette atmosphère « magique », Nicolas Roeg a énormément travaillé sur l’ambiance et le montage. En premier lieu l’ambiance est rendue particulière par l’attitude énigmatique de tous les personnages : deux sœurs aux visages déments, un hôtelier par trop affable, un évêque des plus inquiétants, ou encore un commissaire de police qui semble déjà connaître le résultat de l’enquête qu’il vient à peine de commencer. De plus, sans user des effets visuels propres au cinéma fantastique, le réalisateur insère ça et là quelques séquences impressionnantes qui suffisent à susciter l’émotion, telles que le très beau flashback introductif où Donald Sutherland hurle à la mort en portant le cadavre de sa fille.

Le montage participe lui aussi de cette étrangeté filmique par l’utilisation habile du système des séquences simultanées où l’on suit, dans un seul et même temps, deux actions différentes. Ainsi la séquence du restaurant alterne sans arrêts entre le mari, qui réfléchit à table, et sa femme qui rencontre la médium dans les toilettes. De même, la scène d’amour alterne entre les étreintes du couple d’une part, et leurs préparatifs post-ébats pour se rendre en soirée d’autre part. Enfin, la narration est totalement déconstruite en terme de temps de par les nombreux flash forwards que justifient les dons de voyance de certains personnages. Cette alternance des séquences et cette déconstruction temporelle renforcent l’intensité de l’ambiance qui contraste avec l’austérité strictement visuelle du film pour lui conférer un dynamisme appréciable et une dimension clairement horrifique. La dernière séquence, tout simplement inoubliable, achève en beauté ce magnifique processus de construction oscillant avec virtuosité entre le réel et l’ésotérique.

Pour résumer, Ne vous retournez pas est un film fantastique proprement unique, qui tente d’étudier de manière plausible des phénomènes paranormaux tout en laissant une totale latitude au spectateur en matière d’interprétation lorsque le rideau tombe.

RÉALISÉ PAR : Nicolas Roeg

ANNÉE : 1973

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