CHROMOSOME 3

Les producteurs qui accordèrent 1,4 millions de dollars à David Cronenberg dans les années 70′ pour tourner Chromosome 3 s’imaginaient ils que 30 ans plus tard il réaliserait des films à vingt (Cosmopolis) ou trente millions de dollars (Les promesses de l’ombre) avec des castings regroupant les plus grandes stars du cinéma mondial?

Ultime série B de sa filmographie (il connaîtra le succès commercial immédiatement après avec Scanners puis Vidéodrome) il n’en constitue pas pour autant un film mineur. Force est, au contraire, de lui reconnaître un certain génie ainsi qu’une parenté évidente avec certains de ses chefs d’oeuvre ultérieurs.

Poursuivant le travail initié avec Crimes of the future et Rage, le réalisateur canadien alors âgé de 36 ans continue d’explorer les grandes avancées scientifiques et médicales de son temps. En l’occurrence, le chromosome 3 est l’un des 24 chromosomes humain dont l’étude et la compréhension approfondies sont contemporaines de sa naissance.

Samantha Eggar dans Chromosome 3, réalisé par David Cronenberg et sorti en 1979.

Samantha Eggar dans Chromosome 3, réalisé par David Cronenberg et sorti en 1979.

Les avancées de la génétique marquèrent l’irruption dans le paysage scientifique de champs de réflexion nouveaux aux potentialités encore inconnues. Pour Cronenberg, chez qui se mêlent l’amour de la médecine (qu’il a étudiée) et du cinéma (qu’il a appris sur le tas), cet événement constituera un support de création rêvé.

Il s’agit pour lui d’interroger les conséquences éventuelles, fantasmées ou non, de la manipulation des gènes humains. L’interrogation maîtresse étant bien entendu le devenir de l’espèce. Toucher à ce qui détermine nos caractéristiques physiques et biologiques n’est-il pas susceptible d’entraîner des mutations monstrueuses ou contre nature ?

C’est la question posée par les « méchants » du film, des enfants aux traits de vieillards, totalement difformes, asexués, animalo-hybrides, porteurs d’une horreur « naturelle », simplement basée sur ce que le réel peut avoir d’étrange et de contingent.

Animés de pulsions meurtrières, ces personnages qui semblent sortir tout droit d’Akira commettent une série de meurtres reliés entre eux par une matrice commune : le souhait d’enlever la petite fille de Franck Carveth, le personnage principal campé par Art Hindle. Plus ou moins subtilement, on saisit ensuite qu’ils sont en réalité les créatures d’un étrange psychiatre qui mène des expériences douteuses (élément dont on retrouvera d’ailleurs des échos évidents dans Faux semblants et A dangerous method).

Le scénario s’égrène ensuite à grand renforts de musiques stridentes, de champs contrechamps suggestifs ou encore de plans séquences en vision subjective sur les scènes de crime, dans un style qui n’a rien à envier aux canons de l’horreur des années 70′. La démarche peut certes paraître scolaire mais ce serait oublier combien le cinéma de genre est un exercice exigeant pour un réalisateur, a fortiori en début de carrière.

Au demeurant, ce choix stylistique donne à l’ensemble du métrage un rendu global très satisfaisant. Une qualité due en majeure partie au casting, particulièrement réussi pour une série B ainsi qu’au rythme, bien maîtrisé. La tension croît sans temps morts jusqu’au final et sa scène d’accouchement hallucinante, préfiguration de celle, mythique, de La mouche dans laquelle Seth Bundle se mue définitivement en diptère monstrueux.

Par la suite, Cronenberg se détachera un peu de ce genre de films d’horreur « pure ». Ses réalisations s’apparenteront plutôt à des thrillers scientifiques avec quelques scènes monstrueuses dites « cultes » (l’explosion cérébrale de Scanners, la machine à écrire mutante du Festin nu…) mais sans s’inscrire clairement dans le cinéma de genre au sens technique du terme.

Cette situation particulière de Chromosome 3 dans sa filmographie lui donne d’autant plus de charme. Il matérialise la transition entre deux mondes, celui de l’amateurisme débrouillard et celui de la reconnaissance internationale. Un passage de relai dont la qualité de ses films actuels montre qu’il a su préserver son style en dépit de la célébrité et de la fortune.

RÉALISÉ PAR : David Cronenberg

ANNÉE : 1979

 

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