ANGST (SCHIZOPHRENIA)

En matière d’angoisse brute, Angst de Gerard Kargl est sans doute le film le plus abouti qui ait jamais été réalisé à ce jour.

L’histoire s’ouvre sur la libération d’un psychopathe récidiviste qui vient de purger 10 ans de prison. Une voix off exprimant sa pensée laisse clairement entendre qu’il a la ferme intention de profiter de sa liberté pour assouvir à nouveau sa pulsion meurtrière.

Lorsqu’il trouve enfin un endroit où entreprendre son macabre projet, son exploration furtive se meut rapidement en visite passionnée de ce lieu qu’il juge doté de si grandes potentialités en matière d’atrocités. Agissant comme une araignée, il tisse une toile minutieuse y piégeant ses proies et les réservant pour plus tard. S’ensuivront dès lors une flopée de péripéties sous forme de crescendo de démence flippante, mélodique et ultra-violente.

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Erwin Leder dans Schizophrenia, le tueur de l’ombre, réalisé par Gerard Kargl en 1983.

L’angoisse inhérente à ce film provient de la sublime cohérence entretenue par le réalisateur entre le fond et la forme de son propos. Dès l’introduction, la caméra observe une trajectoire désaxée et tourbillonnante à-travers les entrailles d’un pénitencier et semble, par son mouvement, retranscrire la folie du personnage. Puis les procédés se multiplient pour prolonger ce travail d’immersion, comme par exemple la caméra qui tourne autour du personnage tandis qu’il effectue des contre-rotations frénétiques dans l’autre sens.

Si de tels mouvements ont été rendus possibles c’est grâce à une incroyable machine fabriquée artisanalement par le réalisateur lui même, une sorte de corset que doit enfiler l’acteur, d’où s’élancent des rails circulaires sur lesquels la caméra peut tourner dans tous les angles possible. Ce procédé unique et sans précédent confère aux images de ce film une puissance et une cohérence hors du commun.

Un soin tout particulier est également apporté à la représentation de la pathologie du personnage principal. Sa manière de vouloir théâtraliser ses meurtres et de les retarder montrent l’aspect passionnel de sa démarche. Le plaisir pour lui se situe dans les instants qui précèdent le passage à l’acte et non dans l’acte lui-même qui signifie quant à lui la cessation de l’excitation. Par conséquent il étreint sensuellement ses victimes, les intègre à son délire puis, une fois qu’il les a tuées, reste auprès des cadavres et les manipule longuement, tentant désespérément de prolonger la sensation jubilatoire qui vient brusquement de le quitter.

Il projette d’orchestrer ses crimes selon une mise en scène précise, mais celle-ci est sans cesse perturbée par l’imprévisibilité de son comportement à laquelle se mêle la spontanéité du destin. Dépourvues de toute structure logique, ses actions s’enchaînent à toute vitesse, et prennent vite une dimension Dalinienne. Les dernières séquences où il conduit à fond, le visage possédé, habillé d’un queue de pie blanc et agitant ses mains frénétiquement dans tous les sens en sont, sans conteste, l’exemple le plus représentatif.

Outre le fait qu’il fasse montre des qualités susdécrites, ce film présente un intérêt supplémentaire si on le relie au travail de Gaspard Noé. En effet la scène du tunnel, qui constitue le sommet de tension malsaine de son film Irréversible (2002), est directement tirée de Angst (Noé considère Angst comme con « film de chevet »). On retrouve également le principe de l’errance cauchemardesque en vision subjective servie par une bande son hallucinante, qui sera repris dans Enter the void (2009). Mais surtout, le lien majeur entre ces deux réalisateurs se situe dans leur façon d’encadrer leurs films par des scènes identiques, créant ainsi un sentiment de réminiscence et d’habitude qui sert à conclure l’histoire comme une fable en tirant une morale de l’évolution de la situation. C’est de ce mouvement dont procèdent les scènes d’entrée et de sortie de la boîte de nuit “rectum” d’Irréversible, et dans les plongées initiales et terminales sur le corps agonisant du personnage principal d’Enter the void.

En l’occurence dans Angst, lorsqu’à la fin du film le personnage principal revient dans le fast-food où il s’était restauré en sortant de prison, sa pensée retranscrite par la voix off annonce pour toute morale : « tout le monde a peur de moi maintenant”, avant de laisser la banalité malicieuse de la dernière image faire place à la peur et la réflexion.

Un film hors normes.

RÉALISÉ PAR: Gerard Kargl

ANNÉE: 1983

 

 

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