ALLELUIA

Un film pourvu d’une beauté matérielle telle que celle d’Alleluia pourrait renvoyer aux oubliettes bon nombre de ces road-movies sur l’amour destructeur, de Larry Clark à Oliver Stone, pour ne citer qu’eux. Le quatrième long-métrage de Fabrice Du Welz, énième adaptation de l’affaire du « lonely heart killer » (six films y sont consacré), est certes une longue chorégraphie de l’éros et du tanathos, mais pas de celles qui se revendiquent trash ou rock and roll. Au contraire, la caméra de Fabrice du Welz, réalisateur hétéroclite (horreur avec Calvaire, fantastique avec Vinyan, polar avec Colt 45), s’attache à la dimension quasi onirique de la relation entre Martha Beck et Raymond Fernandez (respectivement Gloria et Michel dans le film) et sait exploiter l’infinie richesse du septième art pour conférer un souffle psychanalytique et, il faut le dire, voyeuriste, à ce que l’existence humaine peut compter de plus macabre et de plus sordide.

Laurent Lucas, et Lola Duenas dans Alléluia, réalisé par Fabrice du Welz et sorti en 2014

Laurent Lucas, et Lola Duenas dans Alléluia, réalisé par Fabrice du Welz et sorti en 2014

Deuxième volet de « trilogie ardennaise » (initiée par Calvaire), le film déplace le fait divers en France et prend le parti de lui conférer une sorte de vernis esthétique. Le physique des acteurs, sans être éblouissant, est assez peu fidèle aux trognes de Beck et Fernandez, tandis que leur première rencontre s’apparente à un banal rendez-vous-meetic. Mais c’est lors de leur « véritable rencontre » que commence un autre film, hallucinant cette fois, qui laisse à voir l’exposition mutuelle de deux âmes corrompues. Elle est la mort et la folie hystérique, l’amour sans limite, il est le vol, le sexe et la manipulation.

Leurs forfaits s’enchaînent alors dans une ambiance à mi-chemin entre la poésie macabre (scène du chant face caméra avant le découpage de cadavre) et ce qu’on pourrait qualifier de néo-giallo (filtres rouges et bleus pour symboliser les sentiments). Il s’agit de se libérer, après des années passées à dissimuler leurs vices et leurs passions. D’une certaine manière ils avaient besoin d’être « compris », sans jugement, par un de leurs pairs, et non par un psychologue ou un juge.

Le réalisateur (et scénariste) insiste moins sur la dimension morale des actes perpétrés par les personnages que sur la puissance et la complexité de leur relation amoureuse. Dans le sillon de cette odyssée sanguinaire, les sentiments contraires s’affrontent sans relâche et leurs heurts convoquent parfois un imaginaire proche de la sorcellerie (on retiendra notamment l’incroyable scène de transe chamanique autour du feu). Ces sentiments, ce sont surtout ceux d’une fascination mutuelle. Il la regarde tuer, elle le regarde baiser et voler, égarés tous deux entre admiration pour l’autre et joie individuelle de la transgression.

Deux comédiens, quelques maisons ternes et un grain volontairement passé, Fabrice du Welz ne s’embarrasse pas de moyens disproportionnés. Mais s’il atteint ici une forme supérieure d’émotion, c’est surtout en raison du sentiment de « naviguer en haute mer » qu’il parvient à créer. De par l’absence totale de limites et de possibilité de rédemption, Alléluia nous entraîne dans l’espace inconnu de la pensée criminelle. Là où même face aux forces de l’ordre, il n’y a aucune culpabilité, juste l’horreur frontale de deux individus persuadés que « le monde ne les comprend pas… ».

 

RÉALISÉ PAR : Fabrice Du Welz

ANNÉE : 2014

 

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