MARC LE ROY : COMPRENDRE LA REVOLUTION NUMERIQUE

A l’occasion de la sortie de son ouvrage Télévision, cinéma et vidéo à l’ère du numérique: comprendre la révolution de la consommation audiovisuelle, Marc le Roy a accepté de répondre à quelques questions pour seriousmovies.

Marc le Roy, docteur en droit public, spécialiste du droit de l'audiovisuel, auteur de Télévision, cinéma et vidéo à l'ère du numérique: Comprendre la révolution de la consommation audiovisuelle

Marc le Roy, docteur en droit public, spécialiste du droit de l’audiovisuel, auteur de Télévision, cinéma et vidéo à l’ère du numérique: Comprendre la révolution de la consommation audiovisuelle (Broché, 2016).

– Bonjour Marc, pouvez-vous vous présenter brièvement et nous dire quelques mots sur ce qui vous a poussé à écrire Télévision, cinéma et vidéo à l’ère du numérique ?

Je suis juriste de formation. J’ai effectué un doctorat à l’Université de Tours en droit administratif. J’enseigne diverses matières de droit public dans cette université depuis 2002. Je me suis aperçu à la fin de ma thèse qu’il existait un droit public du cinéma et de l’audiovisuel (l’intervention des personnes publiques dans le monde cinématographique et audiovisuel). Le cinéma étant ma passion depuis mon enfance, c’est tout naturellement que j’ai décidé de joindre l’utile à l’agréable en développant mes connaissances en matière de droit du cinéma et de l’audiovisuel. J’écris très régulièrement des articles sur la question pour des revues juridiques. Il est impossible de travailler dans cette matière sans s’intéresser à la structure, au fonctionnement et à l’économie du monde de l’audiovisuel. Le regroupement de ces trois thématiques (droit, structure et économie du cinéma et de l’audiovisuel) m’a amené à écrire des articles moins juridiques et plus généralistes pour le site d’information de l’INA inaglobal.fr. Mes recherches se sont orientées vers la nouvelle offre numérique audiovisuelle et notamment vers l’opérateur américain Netflix. J’ai rapidement constaté qu’il n’existait aucun livre français sur l’audiovisuel à l’ère du numérique, j’ai donc décidé de combler ce vide en me mettant au travail. Deux ans plus tard j’ai pu publier mon livre sur le sujet.

– Dans votre ouvrage, vous parlez de la liberté offerte par internet en matière de consommation audiovisuelle. Mais cette liberté n’a-t-elle pas des limites ? Il est impossible de trouver des films pointus en VOD, prenons par exemple la filmographie de Zulawski ou celle d’Ossang. Pour ces derniers, la fin des vidéoclubs ne signe-t-elle pas un coup d’arrêt définitif ? Ne vous semble-t-il pas que la liberté du web est une liberté dans l’immédiateté d’accès aux contenus mais qu’en parallèle la liberté de choix s’est amenuisée ?

J’ai presque toujours habité en province dans des villes moyennes. J’ai beaucoup fréquenté les vidéoclubs et je n’y ai jamais vu beaucoup de films de grands réalisateurs. Dans mon vidéoclub il y avait un présentoir pour les films les plus exigeants, on n’y trouvait pas grand chose et on avait vite fait le tour. Je me souviens avoir fait l’aller-retour à Paris (depuis ma ville de Tours) pour voir To be or not to be de Lubitsch en salle car le film ne passait pas à la TV et n’était pas disponible en vidéo. Je viens de faire le test : le film est disponible à la location VOD chez 7 opérateurs de VOD dont CanalPlay un opérateur de SVOD. Il y a par contre peu de films de Zulawski disponibles (4 sur 13) mais je ne les trouvais pas non plus dans mon vidéoclub. Il est par contre possible de les acheter en DVD neuf ou d’occasion pour quelques euros sur internet. Les choses vont s’améliorer quand un opérateur de SVOD proposera un catalogue consacré aux grandes oeuvres du cinéma mondial. Des initiatives commencent à émerger. Pour répondre à votre question, je ne pense pas qu’il y ait une baisse qualitative de la disponibilité des oeuvres et quand bien même cela serait le cas, ce n’est pas irréversible car des opérateurs spécialisés dans les oeuvres de qualité vont arriver. Je reste optimiste.

– Les plates-formes comme Netflix ou Youtube ne sont-elles pas des « preneurs d’otage » de la cinéphilie de leurs adhérents ? La présélection des programmes par ces plates-formes la question du catalogue n’annoncent elles pas une génération de purs consommateurs audiovisuels, sommés de se servir dans ce qu’on leur donne mais pas au-delà (ne serait-ce que pour des raisons économiques, payer Netflix plus d’autres services de VOD n’est pas accessible pour tous) ?

C’est pour cette raison qu’il est important de conserver des chaînes de service public gratuites et fortes. Arte, France Télévisions (et demain des services publics de SVOD) doivent continuer à proposer des programmes exigeants et de qualité qui permettent la découverte. Est-ce réellement le rôle de Netflix d’être un vecteur culturel fort : je ne le crois pas. La réponse est la même quand on parle par exemple de TF1. On peut tout de même noter que l’on trouve des programmes très qualitatifs sur Netflix (films de patrimoine, films d’auteurs, cinéma indépendant et cinéma étranger) même s’ils ne sont pas forcément très nombreux ou mis en avant. Le service de SVOD d’Amazon n’est pas encore arrivé en France mais il y a une volonté de ce service américain de proposer à son catalogue des oeuvres intéressantes en sus des oeuvres purement commerciales (la série réalisée par Woody Allen pour cet opérateur sort dans quelques jours). Le développement des catalogues de ces opérateurs impliquera mécaniquement une hausse du nombre de programmes de qualité. Néanmoins, je pense qu’il y a une place en France pour un opérateur de SVOD spécialisé dans les programmes les plus exigeants : imaginez un service qui propose un abonnement à un catalogue qui comprendrait les films d’Ozu, Lang, Jarmusch, Melville, Dreyer, Mizoguchi, Kieslowski, Tarkovski… Je pense qu’il y a une demande pour ce type de service en France. De mon côté j’aime beaucoup Netflix, ce qui ne m’empêche pas d’aller à la Cinémathèque ou de faire 500 kilomètres pour voir en salle la version restaurée des contes d’Hoffmann de Michael Powell. Il y a une place pour toutes les offres notamment pour celles qui feront un travail d’éditorialisation.

– Pensez-vous qu’un jeune né dans les années 2000, issu de cette génération du « tout et tout de suite », dite génération Z, dont vous parlez dans votre livre, pensez-vous qu’un de ces jeunes pourra un jour concevoir intellectuellement de payer pour voir un film sur internet ?

J’en suis persuadé. C’est déjà le cas, beaucoup de jeunes sont aujourd’hui abonnés à Netflix (ou à une offre de SVOD) car le service est pratique (il est disponible partout sur leur téléphone ou tablette) et peu onéreux. Est-il vraiment utile de se compliquer la vie à regarder un film en streaming illégal ou en le téléchargeant plutôt que de prendre un abonnement au prix d’un paquet de cigarettes ? Je ne le crois pas. Payer entre 8 et 10 euros par mois pour avoir accès à un catalogue de séries et de films de qualité sur une plateforme stable et pratique n’est pas sans intérêt pour les jeunes. Par contre, il est vrai que payer pour voir un film à l’unité – par le biais de la VOD à l’acte par exemple – est plus compliqué à envisager pour les jeunes générations. Le téléchargement illégal est alors toujours une alternative sérieuse notamment pour les films récents. Je ne suis pas persuadé, notamment pour cette raison, que la VOD à l’acte ait un avenir. L’avenir réside dans les catalogues d’œuvres comme cela existe aujourd’hui dans le domaine de la musique. On ne paie plus pour une seule œuvre mais pour un catalogue qui contient cette œuvre.

Couverture de Television, cinema et video à l'ère du nmerique un livre de Marc le Roy

– La Hadopi a-t-elle une utilité ? L’argent public ne pourrait-il pas être utilisé autrement, pour accompagner la mutation du secteur audiovisuel plutôt que de tenter, vainement, de s’opposer à la marche du temps ?

Vous avez bien résumé la situation : peut-on s’opposer à la marche du temps qui veut que le piratage est une réalité qu’on ne peut pas contenir ? Pour ma part, je pense que la HADOPI ne sert pas à grand-chose. Je reste persuadé que le meilleur moyen de lutter contre le piratage est de proposer des offres légales de qualité notamment en matière de SVOD. Ces services sont très accessibles (entre 8 et 10 euros par mois), ils fonctionnent bien, proposent de la VO et de la VF et les catalogues d’oeuvres grossissent de plus en plus. Aujourd’hui beaucoup de personnes ne téléchargent plus car il y a des offres comme Netflix qui sont rassasiantes. Pour ma part, je suis abonné à Netflix et à beaucoup de chaînes payantes (les chaînes OCS sont par exemple très qualitatives). Avec la SVOD, le replay, les blu-ray et la télévision en direct, il ne me semble pas utile de télécharger car il y a déjà des milliers de programmes à regarder. Pour autant, tout cela a un coût et encore faut-il pouvoir se l’offrir. Il est vrai qu’un cinéphile exigeant ne trouvera pas forcément son bonheur sur Netflix mais il y a Arte, le cinéma de minuit, TCM, OCS, Ciné+ classic… Malgré cela, le téléchargement illégal reste important en France. Je prends le pari que le développement d’une offre de SVOD de qualité (le service d’Amazon arrive en France pour concurrencer Netflix) le fera baisser.

– Le droit de la propriété intellectuelle vous semble t-il encore adapté face aux mutations à venir ?

Oui, le droit de la propriété intellectuelle ne me semble pas être un problème qui bloque les évolutions de l’audiovisuel à l’ère du numérique. Il y a forcément quelques évolutions à prendre en compte et à réceptionner dans le droit de la propriété intellectuelle comme le géobloking par exemple. La Commission européenne travaille sur le sujet actuellement mais ce phénomène ne concerne qu’un nombre limité d’utilisateurs. On pourrait également imaginer des évolutions pour permettre plus facilement les mashup et autres utilisations d’extraits d’oeuvres. Il y aurait peut-être également une réflexion à mener sur les oeuvres bloquées qui ne sont pas diffusées car les titulaires de droits estiment qu’aucune offre financière des diffuseurs n’est acceptable. On peut par exemple citer les films de Jean Eustache qui ne sont presque pas diffusés pour cette raison. Il est difficile d’aller à l’encontre du souhait d’un titulaire de droit – droit de propriété oblige – mais des médiations pourraient être menées par les pouvoirs publics (Médiateur du cinéma ?) pour trouver une solution et assurer une bonne diffusion des oeuvres.
La principale problématique qui bloque les évolutions de l’audiovisuel à l’ère du numérique réside probablement dans la chronologie des médias qui soumet notamment la SVOD au respect d’un délai invraisemblable de 36 mois entre la sortie d’un film en salles et sa disponibilité sur les plateformes SVOD. Il serait bon qu’une solution soit trouvée sur ce point. On peut également citer l’empilement de divers réglementations passéistes difficilement compréhensibles à l’ère du numérique : jours et horaires interdits de cinéma à la télévision ; limitation des parts de production des chaînes dans les oeuvres ; interdiction de la publicité pour les films en salles à la télévision…. Tout ceci aurait besoin d’être repensé urgemment.

– Quels modèles économiques seraient envisageables pour organiser la distribution de la valeur dans une filière dont les produits finis tendent de plus en plus à être consommés de manière gratuite ?

La question se pose de la même manière pour ce qui est de la musique. Le numérique a bouleversé le modèle économique de la distribution de la musique et du cinéma. On peut s’en désoler mais il n’y a pas d’alternative. Plutôt que de se lamenter sur le mode « c’était mieux avant ! » il faut absolument prendre des décisions pour être un acteur de la révolution de la consommation audiovisuelle. La véritable question est de déterminer s’il existe un modèle économique viable pour les auteurs à l’ère du numérique. En d’autres termes, les auteurs et la filière cinématographique peuvent-ils gagner de l’argent dans un environnement à venir où les supports physiques (DVD, Blu-ray…) ont disparu et ont été remplacés par la SVOD ? Dans le même temps, la télévision sera moins regardée avec l’explosion annoncée de la SVOD. Au surplus les chaînes gagnent de moins en moins d’argent avec la publicité qui s’oriente de plus en plus sur internet. Comme si cela ne suffisait pas, les chaînes sont de plus en plus nombreuses et doivent donc partager une audience de plus en plus fragmentée. Les salles de cinéma ont selon moi tous les atouts pour garder leur attractivité auprès du public. Face à ces évolutions, il est difficile de savoir s’il y aura toujours un modèle économique permettant de rémunérer les auteurs et les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel. Les salles devraient continuer à rapporter de l’argent (elles en rapportent d’ailleurs de plus en plus en France et aux Etats-Unis). Les chaînes de télévision doivent être réinventées mais toutes les chaînes actuelles ne survivront pas. Reste la question de la SVOD, un modèle d’abonnement à 10 euros par mois pourra-t-il continuer à financer la création en se substituant aux revenus autrefois générés par les chaînes et par les ventes de supports physiques ? Je n’ai pas lu d’études sur le sujet. L’avenir de la création repose pourtant sur la réponse que l’on apportera à cette question.

– Le mot de la fin : travaillez-vous sur un autre livre ?

Pour le moment pas encore. Je reviens à mon organisation de travail habituel à savoir l’écriture d’articles juridiques. Je viens de terminer un article sur le contentieux des visas d’exploitation qui est un sujet sur lequel j’écris beaucoup. Je crois que je ne me suis jamais remis d’être refoulé de certaines salles quand j’étais jeune. Je voulais voir des films de science-fiction mais ces deniers étaient interdits aux moins de 12 ans. Je ne savais pas que des années plus tard je passerais mon temps à étudier les mécanismes juridiques qui interdisent certains films aux mineurs. Je me demande si je ne vais pas écrire un petit livre de droit sur le sujet qui reprendrait de façon exhaustive ces mécanismes d’interdiction aux mineurs dans les salles de cinéma mais aussi à la télévision.

 

 

 

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