JULIEN BETAN

D’abord collaborateur de la revue Fiction, Julien Bétan est aujourd’hui essayiste, traducteur et co-directeur littéraire de la Bibliothèque des Miroirs.

Dans le remarqué Extrême, quand le cinéma dépasse les bornes, il explore certaines marges du 7ème art, passant en revue les classiques du trash tout comme les films les plus insoutenables, afin de nourrir une réflexion sur ce que l’on peut ou non montrer à l’écran.

extrême quand le cinema depasse les bornes

Couverture de Extrême! Quand le cinéma dépasse les bornes, de Julien Bétan, sorti en 2012.

*Bonjour Julien, merci d’avoir accepté de participer à cet entretien. Tout d’abord d’où te vient cette attirance pour les films extrêmes ?

Au départ, d’une sorte de fascination/répulsion pour ce type d’images, leur caractère choquant, transgressif. Au cinéma comme en littérature, j’ai toujours aimé être dérangé. Une manière aussi d’apprivoiser la violence réelle ; Wes Craven qualifiait les films d’horreur de « camps d’entraînement de la psyché » et ça me paraît coller plutôt bien à ma propre expérience.

J’y ai aussi trouvé une forme extrême de second degré qui n’est pas loin de constituer une philosophie : lorsqu’on est confronté à une image qui nous dérange, qui donc nous bouleverse, nous rend physiquement mal à l’aise, on peut soit détourner le regard, soit ce dire que ce n’est pas vrai. Et on peut aussi en rire, c’est une des réactions naturelles de l’homme face à la gêne, à l’inconnu, à l’autre, voire à la peur.

L’anthropologue David Le Breton parle au sujet du gore du plaisir associé à la « rupture de répugnance », je m’y reconnais aussi, mais aurais du mal à analyser les mécanismes à l’œuvre dans ces moments-là. Comme le mélo ou le porno, l’horreur viscérale parle au corps avant de parler à la l’esprit : on est ému, excité, dégoûté, la rationalisation ne se fait qu’a posteriori.

*Penses-tu que regarder ce genre de films peut avoir une influence sur le mental et la manière de voir la vie ?

 J’ai lu pas mal de choses sur le sujet, sur les rapports entre films ou jeux violents et le comportement des spectateurs ou joueurs, et force est de constater que l’on est loin du consensus. Entre les tenants de la théorie de la catharsis, qui considèrent que le cinéma extrême peut constituer une forme d’exutoire à la violence réelle, et ceux qui affirment que les images violentes ont automatiquement, mécaniquement un effet délétère sur le public, on trouve tout une palette d’études et de théories contradictoires. La seule chose qui ressort de tout ça selon moi, c’est que dans un groupe en présence d’une arme à feu, la tension mesurable augmente beaucoup plus rapidement et dans des proportions plus importantes que face à des images violentes.

De mon point de vue, tout cela dépend essentiellement des individus. Ce n’est pas parce que ce type de spectacle ne plaît pas à tout le monde que ceux qui l’apprécient forment une catégorie sociologique identifiable. Chacun est attiré par ces images pour des raisons différentes, souvent profondes, et développe un rapport avec elles qui est avant tout personnel.

Il me semble par ailleurs que le discours médiatique sur le sujet évolue lentement ; on sort petit à petit du contresens qui consistait à expliquer des actes violents, des meurtres, des suicides, des tueries, par les disques, livres, films ou jeux retrouvés au domicile des criminels. Ces objets n’ont pas facilité ou influencé le passage à l’acte : ils ne sont que les étapes d’un cheminement psychologique. Dans le cas contraire, il faudrait enfermer tous les enfants qui torturent des insectes ou des animaux, sous prétexte que les serials killers commencent souvent par ça avant de s’attaquer aux humains… Plus facile de trouver un bouc émissaire, un lien de causalité simpliste, que de se pencher sur les racines de la violence dans nos sociétés ou de regarder la folie dans les yeux.

Enfin, cela est également lié au cinéma lui-même, c’est un art qui, depuis ses débuts, effraie autant qu’il fascine, par sa capacité à mettre entre parenthèses, le temps d’un film, le réel. C’est ce rapport unique, cette prise directe avec le spectateur, qui inquiète les censeurs et les défenseurs de la morale : que se passe-t-il exactement dans ces moments où le film s’immisce dans le spectateur et que celui-ci se projette sur l’écran ?

*Quels sont pour toi les 3 films les plus trashs jamais réalisé ?

 Arg. Je hais ce type d’exercice ! Alors, les trois qui me viennent à l’esprit en tous cas :

Difficile de ne pas évoquer le Salo de Pasolini, qui n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un film trash, mais porte la transgression au rang d’art.

Shivers de Cronenberg, pour son cocktail sauvage de sexe et de violence bestiale que je n’ai retrouvé que dans le comics Crossed, des années plus tard.

Et sur une note plus légère, Ebola Syndrome d’Herman Yau : il y a des Catégorie III plus rugueux (The Untold Story), plus glaçants (Prostitute Killers) ou plus outrés (Ricky Ho), mais Ebola Syndrome est, comme dirait Audiard, une synthèse.

*Quel est ton film trash préféré et pourquoi ?

Sûrement la trilogie de Peter Jackson. Non, pas celle-là, l’autre : Bad Taste, Meet the Feebles et Braindead/Dead Alive. Comme je te le disais, je n’ai ni fascination ni attirance pour la violence réelle et même si j’aime me frotter à ses représentations réalistes au cinéma, j’ai quand même une préférence pour le second degré. Et ce sont je pense les films que j’ai le plus revus.

*Certaines scènes t’ont-elles déjà obligé à fermer les yeux ?

À part sur TF1, non, je ne crois pas. Mais plusieurs m’ont fait regretter de ne pas l’avoir fait ! Comme j’essaie de le montrer dans le livre, ce n’est pas tant l’image elle-même qui choque, que l’utilisation qui en est faite par le réalisateur. Malgré sa réputation et le souvenir qu’il laisse aux spectateurs, un film comme Massacre à la tronçonneuse, dont je ne me lasse pas, ne comporte que quelques gouttes de sang, toute la violence est hors champ.

Dans le livre, je développe l’idée que le cinéma, tous genres confondus, propose deux formes de violence graphique. La première, la plus courante, la plus envahissante est une violence « acceptable », « légitime » ou en tout cas légitimée : c’est celle de Jack Bauer contre les terroristes ou celle de Bruce Willis face à des preneurs d’otage. Rien dans ce spectacle ne dérange vraiment le spectateur, qui s’identifie naturellement au bourreau plutôt qu’à ses victimes. Il s’agit d’une violence confortable, banalisée, et selon moi d’autant plus pernicieuse.

Les films qui choquent ou font scandale sont au contraire ceux qui ne se déguisent pas en thriller ou en drames psychologiques mais se présentent frontalement comme transgressifs, et qui par ailleurs et surtout, proposent une vision de la violence qui met le spectateur mal à l’aise par son réalisme. Encore une fois, je ne parle pas uniquement de ce que l’on voit à l’image : cette violence, celle d’Orange mécanique, d’Irréversible ou d’Ichi the Killer par exemple, dérange parce qu’elle n’est justement pas déconnectée du réel, de ses causes et de ses conséquences. Ces films proposent en outre une réflexion sur le rôle de l’image violente au cinéma, jouant avec les attentes et les bas instincts des spectateurs pour provoquer une rupture, percer une brèche en mettant le spectateur face à lui-même. Si la violence est un cycle, un phénomène qui circule entre les individus, ils permettent, sinon de l’arrêter au moins d’en identifier les mécanismes. Comme disent les anglo-saxons : « ce qui a été vu ne peut être dé-vu. »

BIBLIOGRAPHIE

  • Zombies ! nouvelle édition augmentée (avec Raphaël Colson) (essai), coll. Bibliothèque des miroirs, Les Moutons électriques, 2013;
  • Extrême! Quand le cinéma dépasse les bornes (essai), Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2012;
  • Alan Moore, tisser l’invisible (dir.) (essai), Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2010;
  • Zombies ! (avec Raphaël Colson) (essai), Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2009;
  • Les Nombreuses morts de Jack l’Éventreur (avec André-François Ruaud) (essai), Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque rouge, 2008.

 

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