TOKYO DECADENCE

Ai rêve du grand amour. Sur le conseil de sa voyante, elle porte une Topaze rose au doigt sensée lui faire rencontrer sa moitié. Mais dans l’immédiat, pressée par la nécessité, elle trouve une place dans une agence d’escorts où elle se découvre des talents hors normes pour le sadomasochisme.

Soyons clair, Tokyo decadence est très proche du cinéma pornographique « de genre ». Il ne s’en tient en deçà que par le sens que le réalisateur a su insuffler aux étreintes qu’il a filmées et qui, c’est heureux, perdent une grande partie de leurs propriétés masturbatoires.

tokyo decadence ryu murakami

Miho Nikaido dans Tokyo Decadence, réalisé par Ryu Murakami et sorti en 1991.

Une attention particulière est portée à l’esthétique masochiste: salles d’opérations, latexs en tous genres, soumissions, scatophilie, fantasmes nécrophiles… Un rapport violent au plaisir qui semble paradoxalement éloigné des théories sadiennes pour relever plutôt de la perversion gratuite et nihiliste, celle qui pousse des hommes d’affaires fortunés à repousser toujours plus loin les limites de leurs expériences sexuelles tant ils ne savent plus quoi faire pour s’amuser.

Prestataire zélée de ce type de services, Ai offre son urine à boire à ses clients, les sodomise ou les étrangle, dévoilant sans ambages que le sexe sans amour est victime d’une cruelle absence de sens qui pousse presque naturellement à cette surenchère « technique » des moyens du plaisir. La pitié (ad minima) ou le dégoût (en principe) se substituent rapidement à ce qui aurait pu être l’éveil de la curiosité sur des pratiques sortant des sentiers battus.

Corollaire quasi-inévitable de ces plaisirs d’initiés, la consommation massive de drogues dures est aussi un sujet très présent dans le film. Ai a un besoin irrépressible de se masquer sa propre perte, toute cette perversion au sein de laquelle elle vit et qui la détruit de l’intérieur. Car pour tous ces hommes elle n’est qu’un objet, un prestataire de services. Le monde dont elle croit faire partie, elle n’en est qu’un rouage, telle un serveur dans un banquet mondain. L’héroïne est donc le remède ultime pour supporter une telle tension identitaire et un tel désespoir face au rêve d’amour qui s’enfuit, chaque jour un peu plus, par un lent et irréversible processus d’hystérèse.

Le raisonnement qui sous-tend ce film est donc simple : plus un pays croit plus il contient de riches. Il faut donc développer un marché du plaisir « sans limite » qui fascine de nombreuses jeunes filles en quête d’argent facile. Revers de la médaille, ces esclaves sexuelles sombrent rapidement dans un désespoir dont personne ne les tirera jamais, ni leur employeur, ni leurs clients, encore moins les drogues.

Le désespoir et le nihilisme, tels sont les lots d’un monde qui croit trop vite, sans but ni morale. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, modernité rime bien souvent avec décadence. A l’aube du jour nouveau succède fatalement le crépuscule du déclin.

RÉALISÉ PAR : Ryu Murakami

ANNÉE : 1991

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