« R »

S’il est bien entendu impossible de ne pas considérer que les actes de Rune, jeune meurtrier Danois, exigent punition et réparation, il est en revanche possible et nécessaire de débattre du bien-fondé de la méthode employée. Mais encore faut-il, pour cela, disposer du courage nécessaire. En ce sens, R, réalisé par Tobias Lindholm et Michael Noer est bien plus qu’un film, c’est un miroir que tend le réalisateur à la société pour l’empêcher de se voiler la face.

Dans l’heure même qui suivra son incarcération, Rune est placé face à un choix qui n’offre pas grande marge de manœuvre : ceux que l’on appelle ici « les danois » ont besoin de main-d’œuvre pour régler leurs comptes. S’il n’accepte pas de les aider à massacrer un autre détenu, c’est lui qui sera passé à tabac.

Quelques minutes seulement suffisent donc aux réalisateurs pour représenter la contre productivité du système carcéral qui, au lieu d’être l’occasion d’un retour réflexif sur soi-même, n’est en réalité qu’un formidable démultiplicateur des forces mauvaises enfouies chez certains individus.

La suite du pitch n’a rien de surprenant, pour gagner le respect et la protection des Danois, Rune s’impliquera dans leur trafic de cannabis. Plus tard, dans un plan particulièrement beau, son regard s’évanouit, là-bas, derrière les barreaux, dans un horizon brouillé par les apaisantes volutes d’un énorme joint. Il est alors au sommet de son ascension sociale dans l’établissement, surplombant un abîme de douleur et de violence dont il ne soupçonne évidemment pas encore l’ampleur.

Pilou Asbaek dans R, réalisé par Tobias lindholm et Michael Noer, sorti en 2014

Pilou Asbaek dans R, réalisé par Tobias lindholm et Michael Noer, sorti en 2014

R est un film doté d’une très grande puissance immersive. Le silence omniprésent vous place littéralement dans la cellule, l’absence de réelle intrigue occulte tous détours parasites. C’est d’ailleurs la différence que l’on peut établir avec Un prophète (Jacques Audiard 2009), dont R est pourtant très proche mais présente un aspect beaucoup plus brut, quasiment documentarisé. Pas de sodomies dans les douches, pas d’attardement sur les frictions interethniques… Là où le film d’Audiard prenait place en prison, celui de Tobias Lindholm et Michael Noer est la prison. C’est la carcéralité en elle-même qui est filmée, le personnage de Rune n’a finalement aucune importance, ce n’est pas sa violence ni celle des autres que l’on voit mais celle d’un système qui ne peut qu’entretenir la haine, le crime et la rage, en circuits fermés.

Dans Surveiller et punir (1975), Michel Foucault a mené une réflexion éclairante sur la prison qui, notamment, confronte la commodité de son aspect comptable (tel acte vaut tant d’années de réclusion) à l’inefficacité hallucinante du dispositif (plus de 60% de récidive dans la majorité des pays européens). C’est ce constat que dresse R sans aucune pudeur ni digressions philosophiques, en montrant des brutes tatouées et percées s’enfiler des tubes de cannabis dans l’anus et les expulser dans la cellule d’en face, endurer le mitard sans broncher, être mis en camisole de force et être contraints de s’uriner dessus, régler les comptes à coup de caramel bouillant en pleine tête…

L’administration pénitentiaire dans tout ça est montrée dans toute son impuissance. Les gardiens sont même obligés de ne pas tenir compte des aveux des quelques rares « balances » pour leur éviter d’être tabassés à mort. Les images de R sont les axiomes d’un édifiant syllogisme cinématographique démontrant l’échec total d’un système, le criant aveu d’impuissance de la société moderne à appréhender ce qui sort de la norme et à prendre le temps de s’en occuper.

Mais assurément la pire conclusion de R, c’est de montrer qu’en plus d’être inefficace, la prison oblige littéralement l’être humain à exacerber tout ce qu’il y a de plus mauvais en lui ainsi qu’a contrario, a renier le plus sincèrement possible les quelques parcelles de bonté qu’il pouvait encore cultiver. Simple question de survie. L’homme redevient un loup pour l’homme, il ne peut compter que sur sa force physique, sa ruse, sa méchanceté et sa cruauté pour s’en sortir. La rationalité presque naïve de Rune ne lui vaudra que de se faire caresser par la pluie, seul, dans la cour du mitard, joliment éclairé d’ailleurs par un rai de lune, pendant que ses « amis » se marrent. L’honnêteté et la piété de Rashid, son partenaire de business, lui vaudront bien pire. Tandis que la barbarie des autres détenus, elle, restera impunie et accroîtra au contraire leur prestige au sein de la communauté.

La dernière image du film, un plan large particulièrement austère sur la prison dans son ensemble, sonne comme un défi lancé aux états démocratiques : comment faire comprendre les termes du contrat social à ceux qui les ont enfreints dès lors que les lois que nous votons et les impôts que nous payons les conditionnent directement à agir comme s’ils étaient à l’état de nature ? Impossible tant que nous leur proposerons des solutions de court terme là ou un travail structurel s’avère plus que nécessaire.

RÉALISÉ PAR : Tobias Lindholm et Michael Noer

ANNÉE DE SORTIE CINÉMA : 2014

 

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