NO

No relate la campagne télévisuelle qui opposa partisans et opposants au maintien du dictateur Chilien Pinochet en 1988. Le film se focalise uniquement sur l’aspect médiatique de l’évènement à travers le parcours d’un jeune chargé de communication interprété par Gael Garcia Bernal.

Soulignant admirablement le pouvoir des médias en politique, No résonne également comme un écho à la célèbre de Fukuyama selon laquelle la démocratie serait aujourd’hui « indépassable ».

Le régime militaire violent de Pinochet, qui se croyait invincible, a sombré dès lors qu’il a autorisé que s’exprime publiquement la voix de l’opposition. Bien entendu, la télévision est loin d’être la principale instigatrice du renversement de Pinochet, et si cette « étroitesse » de point de vue a pu être reprochée au réalisateur, notamment par le peuple Chilien lui-même, c’est parce que les spectateurs ont voulu voir dans No un documentaire historique alors qu’il s’agit avant tout d’un film de cinéma.

No, réalisé par Pablo Larrain et sorti en 2013.

No, réalisé par Pablo Larrain et sorti en 2013.

En effet la particularité de No est qu’il s’agit d’un film hybride, un  « film-documenté ». Il n’y a pas d’acteur pour Pinochet, les seules images où on le voit apparaître sont extraites d’archives. Pablo Larrain rend hommage à l’image par l’image elle-même en une habile mise en abyme. L’expérience est poussée jusqu’à son paroxysme puisqu’il a utilisé une caméra d’époque pour le tournage, donnant aux séquences un aspect granuleux et oublié, sorte de madeleine de Proust cinématographique.

En montrant le pouvoir qu’ont pu avoir des images sur le cours de l’histoire, Pablo Larrain dévoile quelle peut être leur force en termes de symboles, par le jeu des émotions qu’elles suscitent et les repères intellectuels auxquels elles renvoient. Ce faisant, il donne une clé de lecture de son propre film, lequel est d’ailleurs truffé de clins d’œil subtils comme par exemple  les nombreuses séquences de Gael Garcia Bernal dévalant les rues de Santiago en skateboard, qui ne sont pas sans rappeler les phrases de Gilles Lipovetsky sur la concomitance entre l’essor des sports de glisse et généralisation de la démocratie (L’ère du vide).

L’Etat « parfait », qui fait rêver les peuples du monde entier depuis des décennies, ainsi que l’a remarquablement démontré Francis Fukuyama en 1989, est libéral (reconnaît et protège le droit de l’homme à la liberté) et démocratique (n’existe qu’avec le consentement des gouvernés). Il résoud toutes les contradictions (prolétaires – bourgeois, maître –  esclave…) et satisfait à tous les besoins humains (sport, santé, culture, logement, éducation…).

Ce que montre No c’est le pouvoir de fascination exclusive qu’exerce cette forme démocratique d’organisation de la société sur les peuples qui n’en jouissent pas encore. L’équipe de réalisation menée par Gael Garcia Bernal ne propose pas d’alternative « autonome » au régime de Pinochet, elle ne propose que de s’aligner sur le modèle démocratique libéral que Francis Fukuyama  a  très justement qualifié d’indépassable.

Cette fascination se ressent intensément dans le choix des images qu’utilise le jeune chargé de communication pour la réalisation des spots télévisés : extraits de publicités coca cola, séries  télé copiées sur le modèle américain, clips de joie, de liberté, de culte de la différence et du respect des libertés individuelles… Autant de promesses qui ont tellement fait vibrer le peuple Chilien que l’on se demande si la séquence de liesse qui clôt le film célèbre plutôt le crépuscule de la dictature  militaire ou bien l’aube de la démocratie libérale?

RÉALISÉ PAR : Pablo Larrain

ANNÉE : 2012

 

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