LIFEBOAT

Si vous aviez un nazi en face de vous, que feriez-vous ? Alfred Hitchock et John Steinbeck, via Lifeboat, analysent une palette de comportements et réactions susceptibles de se produire en pareil cas.

Perdus en plein Atlantique Nord, les naufragés d’un cargo de luxe coulé par un sous-marin allemand repêchent et accueillent à bord de leur canot de sauvetage l’auteur de leur malheur : le capitaine, nazi, du sous-marin (qui lui aussi a coulé).

Volontairement, le collège des rescapés représente assez fidèlement la diversité de la société. Certains veulent rejeter l’allemand à l’eau, d’autres le torturer, l’un prône l’amour universel du Christ tandis que d’autres, encore, appellent au respect du droit de la guerre et proposent de le livrer à la justice à l’issue de leur dérive.

Lifeboat, d'Alfred Hitchcock, sorti en 1944.

Lifeboat, d’Alfred Hitchcock, sorti en 1944.

Assez naturellement, c’est cette dernière solution qui s’impose après un vote majoritaire : le capitaine allemand est constitué prisonnier avec projet de le livrer aux autorités de guerre. En effet, il aurait été difficile, de prime abord, de prétendre combattre la barbarie en s’abaissant à son niveau.

Ce choix se trouve d’ailleurs renforcé par le fait que le nazi s’avère être le seul espoir de ce radeau de la méduse : lui seul sait naviguer et a également des compétences de chirurgien. Il sauve ainsi de ses mains un juif atteint de gangrène dont il ampute la jambe, gagnant la confiance du reste de l’équipage.

Toutefois, le film n’aurait pas d’intérêt s’il se contentait d’illustrer avec une naïveté béate l’application stricte des règles du droit international. Toute la puissance et la complexité de l’aventure humaine se situent précisément là où le droit ne va pas, dans les interstices de chaos et de liberté dont parlait Montesquieu lorsqu’il disait que « les lois sont comme des haies » et que « la liberté est entre les haies ».

Le droit international ne s’applique jamais vraiment et, si l’actualité le démontre chaque jour, le cas du nazisme constitue clairement un cas d’école. En cela, le déroulé du film et sa portée son tout à fait pragmatiques et respectent ce que l’histoire nous a appris c’est à dire qu’il est impossible d’appréhender le national-socialisme allemand de 39-45 via les prismes classiques du droit et de l’éthique.

Derrière les péripéties des naufragés on constate en effet que le capitaine prisonnier est l’incarnation de cette négation de l’homme qui a justifié, dans la seconde moitié du 21ème siècle, la création de la notion de crime contre l’humanité. Il manipule, ment, tue et surtout proclame, avant de donner la mort, l’inhumaine motivation qui l’anime : « souviens-toi que tu es Schmidt, et non Smith » (à l’adresse du danseur juif qui avait travesti son nom pour échapper à la persécution).

Ce comportement si profondément barbare, visant à nier l’humanité même de l’homme, justifie qu’une catégorie pénale aussi étonnante (impardonnable et imprescriptible) que le crime contre l’humanité ait pu être instaurée. Le génocide est une chose, une barbarie « classique » en quelque sorte. Mais doublé de racisme primaire c’est une barbarie d’une toute autre nature, une barbarie philosophique totalement aveugle capable de pousser des soldats à tuer des danseurs innocents sous prétexte que leur « race » serait coupable des maux économiques de la nation allemande voire, du monde entier.

A crime inqualifiable, réponse inqualifiable. Dans tous les sens du terme. C’est l’étonnante morale que propose ce film mais qu’il est impossible d’analyser plus avant sans dévoiler le twist final, fort en surprises.

A tout le moins pourra-t-on souligner l’intelligence globale du métrage qui, en une heure-et-demie de rebondissements presque guillerets, parvient à poser des questions d’ordres philosophiques et politiques (que l’on soit d’accord ou non avec l’issue du scénario, éminemment clivante).

La forme de la réalisation, très sobre, s’apparentant à une pièce de théâtre paradoxale (huis-clos dans l’immensité de l’océan) et servie par des trucages parfois visibles (par exemple : on aperçoit souvent le bassin où eut lieu le tournage et on voit clairement la jambe de Schmidt après son amputation…) montre bien, à elle seule, que Lifeboat n’est pas destiné à impressionner nos yeux mais bien plutôt à remuer nos cœurs. Le fond ridiculise la forme de sa puissance.

Élégant travail pour Hitchcock qui, parmi ses 63 long métrages, compte certains des sommets de l’horreur classique mais qui parvient cependant à démontrer que, finalement, la plus grande des horreurs, cinématographiquement parlant, ne réside pas nécessairement dans les films qui se réclament du genre éponyme…

 

RÉALISÉ PAR : Alfred Hitchcock

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Post-scriptum : bien que cela soit plus difficile dans un huis-clos, Hitchcock fait, comme dans tous ses films, une petite apparition discrète dans une fausse publicité pour un régime minceur subrepticement glissée au verso d’un journal    => 

 

 

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