KONGEN AV BASTOY

Dans L’éducation morale, Durkheim expliquait que le premier apport de l’école à l’adolescent, au-delà de l’apprentissage des connaissances, est l’intériorisation de la discipline en tant que préalable indispensable à la vie en société.

A mi-chemin entre le familialisme catholique du 19ème siècle et la dimension civilisatrice du colonialisme, cette théorie, du moins ses échecs, trouve une très belle illustration dans Les révoltés de l’île du diable.

les révoltés de l'ile du diable marcus holst 2010

Les révoltés de l’île du diable, réalisé par Marcus Holtz et sorti en 2010.

Envoyés sur l’île pour le prononcé d’un gros mot ou une chambre mal rangée, les pensionnaires sont soumis aux pires traitements, exécutant un travail de forçat dans le froid glacial des eaux Norvégiennes, subissant des traitements disciplinaires sévères tout en étant lobotomisés en permanence par la morale intégriste et les valeurs particulières qu’elle implique.

A leur arrivée, ils sont tondus, vêtus d’un uniforme, affublés d’un matricule qui remplacera leur nom… leur identité est littéralement volée, ils renaissent au sein de l’institution. Face à cela, certains s’adaptent de façon primaire et rentrent dans le jeu, c’est le cas de la majorité des pensionnaires. D’autres agissent de façon utilitariste, se faisant bien voir quand il le faut. D’autres, enfin, tentent de briser les cadres et refusent de se soumettre. C’est l’un de ces « insoumis » qui va faire basculer la vie de l’île du diable. Il sera le déclencheur de la révolte.

Une institution totale telle qu’une maison de correction ne se borne pas à « soigner », c’est un univers social qui produit ses propres règles et contraintes. Surgit alors le problème central de la légitimité : qui est légitime à dire ce qui est bien de ce qui ne l’est pas ? Est-ce celui qui est paré d’un titre (le directeur ou le surveillant) ou est-ce l’homme qui vit concrètement selon le bien ? Le viol d’un pensionnaire par le surveillant apportera une réponse explicite à cette question ainsi qu’une étincelle supplémentaire au feu naissant de la rébellion.

Dans Surveiller et punir (1975), Michel Foucault a montré d’une très belle manière la contre-productivité du système carcéral sur l’individu, toutefois il ne s’agissait-là que de théorie. Les révoltés de l’île du diable effectuent en quelque sorte le passage à la pratique et nous permettent d’être spectateur, via le cinéma,  de la formidable machine à oppression qu’est un courant religieux fondamentaliste, de l’asservissement mental arbitraire et inique opéré par la morale qu’il distille, du mensonge et de la manipulation des enfants par des adultes qui les méprisent à tel point qu’ils abusent d’eux sexuellement…

Tous les ingrédients étaient réunis pour mettre en scène un magnifique crescendo de violence. On retrouve l’esprit de Dog Pound mais avec une narration plus construite, une progressivité plus subtile du sentiment de colère… Pas de catharsis dans ce film et c’est tant mieux, c’est avec un plaisir non feint que l’on contemple les victimes se retourner contre leurs bourreaux et laisser parler leur violence. Pas parce que c’est juste ou beau, mais parce que ça montre quelles sont les conséquences de l’absolutisme moral et de la barbarisation de l’autre. Ces jeunes gens n’étaient pas intrinsèquement mauvais, mais le système mis en place par la société les a irrésistiblement formés à la rage et au nihilisme.

Les jeunes garnements effrontés sont devenus meurtriers. Sous la glace est né le feu de la colère et du mal…

 

RÉALISÉ PAR : Marcus Holtz

ANNÉE : 2010

 

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