LA DANZA DE LA REALIDAD

Une pluie de harengs sous laquelle s’agite un veillard peinturluré d’argent et coiffé d’une marmite, une bagarre avec une horde de mutilés, une femme qui urine sur son mari… pas de doute nous sommes bien dans l’univers d’Alexandro Jodorowsky et, plus précisément, dans l’adaptation cinématographique de son autobiographie, éditée chez Albin Michel en 2001.

On commence par apprendre qu’il naît à Tocopillo, petit village buriné par le soleil, perdu dans un océan de pierres. Sa famille est menée de main de fer par un père sévère, lourdement préoccupé par le fait de ne pas voir son fils « devenir une fiotte » (ce sont ses termes).

Confronté aux grandes interrogations de l’adolescence, le jeune Alejandro, alors occupé à se forger ses convictions sur un certain nombre » de sujets, doit donc composer avec le dogmatisme acharné de son paternel. Pas étonnant quand on sait que, chez Jodorowsky , la question du rapport père / fils occupe une place prépondérante et implique, toujours, une relation de violence physique (l’exemple phare sur ce sujet étant, sans conteste, l’erection du parricide comme rite obligatoire de passage à l’âge adulte dans la célèbre Caste des Métas-Barons).

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Jeremias Herskovits et Brontis Jodorowsky dans La danza de la realidad, réalisé par Alejandro Jodorowsky et sorti en 2013.

En guise de scène d’ouverture, Alejandro enfant subit, en silence, une chirurgie dentaire sans anesthésie dans l’objectif de prouver sa valeur à son père. Fier de son rejeton, celui-ci montre ensuite un soin particulier à le dresser de la manière la plus dure possible, en lui assénant des pluies de coups à chaque fois qu’il ose s’écarter des opinions paternelles sur le sacré, la politique ou les relations humaines. Mais, contre toute attente, ce n’est pas sur le récit de cette éducation stricte que se focalise le scénario mais plutôt sur celui du long chemin de croix paternel, conclu par une séquence de rédemption des plus émouvantes.

Pour reprendre une excellente expression d’Andreï Tarkovsky, Jodorowsky a remarquablement réussi dans ce film à donner une « image fidèle de son chaos intérieur ». En effet, outre la question du conflit familial, il parvient à distiller quasiment tout son univers en deux heures d’images. On retrouve ainsi sa vision toute personnelle du sacré, aux teintes délicieusement orientalisantes (dans la figure de la mère ou encore dans l’attachant Théosophe), on retrouve également son intérêt pour la pratique de la voie intérieure, à la recherche de l’être essentiel (évoquée de façon claire lorsqu’il apparaît lui-même à l’écran, derrière l’enfant, pour figurer son double projeté), et on retrouve, enfin, son goût prononcé pour le surréalisme et la transgression.

Les barrières de l’académisme narratif et de l’ordre établi sont littéralement explosées pour laisser s’exprimer une sémiologie tantôt géniale, tantôt trop subjective pour interpeller mais qui, a minima, peut être appréciée par n’importe quel spectateur (évolution positive par rapport aux précédents films du chilien, clairement irregardables même si la critique autorisée les avait qualifiés de « culte », sans véritable explication).

Bien plus qu’un film, La Danza de la realidad est une sorte de thérapie par le cinéma, une véritable expérience d’introspection et de courage conclue par une belle victoire du personnage principal contre ses démons. A ceux qui, aujourd’hui, disent que nous tendons tous à faire de nos vies et de nos corps des œuvres d’art (via le culte du corps ou facebook), Jodorowsky leur indique de la plus belle des manières que cela exige tout de même, pour être bien fait, de réelles capacités artistiques et personnelles.

REALISE PAR : Alexandro Jodorowsky

ANNEE : 2013

 

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