J’AI PAS SOMMEIL

Inspirée par l’histoire réelle du tueur en série Thierry Paulin, J’ai pas sommeil est sans nul doute une œuvre qui dépasse le fait divers auquel elle se réfère, pour traiter de la déconnexion entre la morale et le meurtre.

Daiga (Katerina Golubeva), jeune lituanienne, débarque à Paris en quête de travail. Elle finit par s’installer dans un hôtel fréquenté par Camille (Richard Courcet), un jeune homosexuel toxicomane qui tue des vieilles dames dans leur appartement pour les délester de quelques subsides dérisoires.

On découvre progressivement la famille du tueur, notamment son frère Théo (Alex Descas), qui vit de petits boulots dans un quartier pauvre du 18è arrondissement, avec sa compagne instable Mona (Béatrice Dalle). Le film met en scène la vie quotidienne du jeune tueur en série, partagée entre l’univers du milieu noctambule gay parisien, et les assassinats sordides.

Katerina Golubeva et Richard Courcet dans J'ai pas sommeil, réalisé par Claire Denis en 1993.

Katerina Golubeva et Richard Courcet dans J’ai pas sommeil, réalisé par Claire Denis en 1993.

Le premier intérêt de ce film est qu’il n’est en rien une enquête policière. Tout juste voit-on les évolutions de cet aspect par des suggestions ponctuelles au cours du film (une émission à la radio, un plan de caméra sur une première page de journal…). En réalité, on est bien loin de toute agitation policière, et l’assassinat s’invite insidieusement dans un calme inquiétant.

La jeune Daiga est le fil rouge du film, elle l’introduit et le conclut ; elle le ponctue aussi. C’est son regard qui est celui du spectateur, un regard sur un monde déshérité, un Paris à la fois glauque et profond, des destinées tragiques et entremêlées les unes aux autres. Richard Courcet s’inspire de Thierry Paulin, et dépasse la dimension du personnage réel pour incarner le tueur amoral et vidé de conscience sociale. Le VIH est l’un des multiples non-dits qui façonnent ce personnage désespéré, uniquement préoccupé par son apparence et ses plaisirs nocturnes.

Les meurtres s’enchaînent, tous filmés sans dramatisation, comme s’il s’agissait d’un travail de la vie quotidienne. C’est justement dans cette mise en scène que la violence prend toute sa dimension.

J’ai pas sommeil est une plongée vertigineuse dans le glauque, à la fois sordide et magnifique, et ouvre une perspective originale sur le traitement de la violence ; aucune condamnation, aucune justification, juste une poignée d’histoires tragiques mises en scène par des personnages simples et médiocres. Et, comme toujours dans le cinéma de Claire Denis, rien n’est expliqué, rien n’est « jugé » ; tout est suggéré ou presque, et l’on aurait tort de chercher à maîtriser tous les paramètres de l’histoire qui se joue.

C’est tout l’art de ce film que d’offrir une perspective moins factuelle et davantage personnelle de l’histoire du tueur des vieilles dames. L’exemple en est magnifiquement donné pour ce qui est de la psychologie de Camille. C’est lorsque, travesti dans un bar gay une nuit, il interprète le lien défait, très belle chanson de Jean-Louis Murat, que se dessine sa trajectoire personnelle. Et finalement l’on constate que tout le film est d’ailleurs marqué par cette chanson, son sens pluriel et ses notes mélancoliques.

RÉALISÉ PAR: Claire Denis

ANNÉE: 1993

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