FISH TANK

Dans un squat désert et délabré du Nord-Est de Londres, Mia, 15 ans, danse un hip hop rageux, triste et solitaire. Sa manière à elle d’expulser ce qui la ronge.

Pour cause : en plus d’affronter son entrée dans l’adolescence, elle doit également composer avec des conditions de vie très difficiles.

Concernant ses débuts dans l’âge adulte, ils sont tout ce qu’il y a de plus classique. Elle souhaite tout à la fois rejeter le système et casser les interdits tout en assistant, sans vraiment la comprendre, à l’intensification en elle d’une puissante pulsion hormonale.

Mais, lorsque l’on vit dans une situation de grande pauvreté et d’exclusion sociale, ce genre d’évènement devient exponentiellement plus complexe à gérer.

Car, en l’occurrence, il faut composer sans aucune structure parentale stable ni modèle de valeurs. Le père étant parti, Mia et sa petite sœur sont seules avec leur mère, chômeuse, qui partage son temps entre les beuveries, les hommes, les anxiolytiques et la cigarette.

Dans ce contexte, les errements de l’adolescence n’ont pas vraiment de limites. S’instaure un cercle vicieux de rage autodestructrice et d’impuissance qui rend chaque jour encore plus abject ce « système » qui ne fait rien pour aider les pauvres gens et qui les laisse pourrir sans recours possible.

Katie Jarvis dans Fish Tank, réalisé par Andrea Arnold et sorti en 2009.

Katie Jarvis dans Fish Tank, réalisé par Andrea Arnold et sorti en 2009.

Loin d’être une caricature, Fish Tank représente au contraire une réalité bien concrète : celle de la grande précarité que vivent au minimum 16% des Anglais (et 14% des français). Des chiffres au demeurant largement sous-estimés du fait du biais statistique et de la notion de « halo » de pauvreté (situation « limites », non comptabilisées dans les statistiques).

Il est encore moins une caricature quand il démontre que la division et la domination sociale sont le théâtre de tractations glauques. Car dans les faits, les classes n’ont jamais été vraiment abolies et certains n’hésitent pas à profiter de la vulnérabilité dans laquelle sont plongées les personnes en situation de relégation.

Lorsqu’une famille n’a même pas les moyens de se payer une voiture, il suffit de l’emmener faire un tour dans la zone industrielle pour se la mettre dans la poche et laisser ensuite les analogies systémiques entre pouvoir financier et pouvoir d’attraction sexuelle faire leur travail.

Mia subit de plein fouet les conséquences, dans sa chair et dans son cœur, de ses injustices sociales si dures à combattre et à résoudre. Elle est une de ces victimes silencieuse, une de celles qui n’utilisera jamais le droit pour se défendre, qui affronte la tête haute la cruauté de l’existence.

Unique échappatoire: son amour de la danse, salvation Dostoïevskienne par la beauté, lui permet de garder la tête au-dessus de la réalité et d’oublier, l’espace d’une ou deux chansons qu’elle accompagne de sa transe désarticulée, que l’homme n’est qu’un animal et que le mal rôde en ce monde.

Sans être un remède miracle, le hip-hop lui donne au moins la force « d’y croire » et de penser que quelque chose de beau est encore possible. Ce quelque chose, paradoxalement, c’est le système. Ce grand méchant système qu’elle a si longtemps méprisé mais qui propose, tout de même, des portes de sortie. Pour peu qu’on veuille bien prendre le temps de les discerner, du fond des brumes acides de la tristesse et de la rage.

 

RÉALISÉ PAR : Andrea Arnold

ANNÉE : 2009

 

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