ESSENTIAL KILLING

Réalisateur prolifique, peintre et poète, Jerzy Skolimoski après 17 ans de silence cinématographique, parvient dans ce film à marier harmonieusement ses talents : une véritable consécration.

Là où les mots manqueraient de force, les images de profondeur, ce long métrage quasi mutique, périple solitaire, illustre de toute sa puissance poétique la misère universelle de la condition humaine. Rhapsodie sauvage entre action et contemplation d’un homme seul face aux autres, à ses croyances et à la Nature. Si Vincent Gallo excelle dans une interprétation d’une justesse dérangeante, c’est surtout la photographie subjugue, nous hypnotise et rend à la Nature le premier rôle. Ce film nous invite à l’humilité face à sa majesté. Pas une séquence n’est superflue dans cette chasse à l’homme,  fuite effrénée, désespérée, qui du début à la fin ne vous laisse souffler ; nous partageons les épreuves du chemin de croix que subit cet homme, poursuivi sans relâche par une armée insensée.

Quoi de plus essentiel que la vie à nos yeux de mortels ?
Comme le dit le célèbre adage, « La fin justifie les moyens. »
La survie est la fin et qu’importent les moyens ; cet homme veut survivre, retrouver sa femme, sa vie dusse-t-elle en être le prix.

vincent gallo dans essential killing de jerzy skolimowski

Vincent Gallo dans Essential Killing de Jerzy Skolimowski, sorti en 2010.

Essential killing s’établit d’emblée comme un chef d’oeuvre et semble donner corps aux pensées du réalisateur ; il est le support de ses interrogations profondes sur la destinée humaine, la religion, la société et la guerre. Jerzy Skolimovski exècre la guerre car elle lui a laissé, dans sa jeunesse, de mortels souvenirs. Il évitera de fait, le service militaire. Ce film apparaît telle une satire de l’absurdité des conflits humains et de l’égarement qui en est l’inévitable corollaire. Par essence ? Ce film rehausse encore le contraste entre la vaine cruauté des guerres et celle engendrée par la nécessité de vivre. Tout acte est insensé s’il n’est motivé par la survie.

Nous comprenons la métaphore politique que l’auteur met au profit de sa pensée. Cet homme seul dans un désert aride, « barbu », qui rêve d’une femme en tchadri bleu, tenue traditionnelle afghane, évoque l’ennemi des américains qu’ils pourchassent férocement. Eux-mêmes sont révélés dans toute leur caricature au travers du peu de répliques qui nous sont données d’entendre, reflet de leur volonté de suprématie : « Personne ne m’échappe, personne ! ». De même, les tenues des prisonniers évoquent celles de Guantanamo. Ce ne sont pas les Hommes qui se trouvent ici jugés, mais bien l’inanité de leurs querelles.

Essential Killing abonde de références spirituelles. A l’instar d’un chemin de croix, nous observons les vicissitudes de cette fuite infinie, semblant perdue d’avance. Les psalmodies récurrentes des sourates du Coran invitent à chaque arrêt notre homme à la lutte et au combat, au-delà de toute compréhension morale. La cohérence, l’éthique, des actes ne sont pas du ressort des hommes mais d’Allah. Nous ne pouvons nous empêcher de penser à cette interrogation ontologique que l’homme adresse à son (hypothétique) Dieu dans l’incroyable Tree of life : « Où es-tu ?».

Tour à tour refuge protecteur, insondable, puis ennemi cruel, impassible, réelle prison à ciel ouvert, la nature domine de sa toute puissance. Tantôt proie, tantôt prédatrice, c’est le cycle éternel de la vie qui se joue. La solitude de l’Homme face à cette nature illustre la dépendance physique qui nous lie à elle, pareillement aux autres hommes, sans qui nous ne sommes finalement que des animaux perdus. Un constat qui n’est pas sans rappeler des films tels que 127 heures ou  Into the Wild, mais servi par un métrage nettement supérieur en termes de profondeur intellectuelle et en intensité dramatique. Il me semble opportun de citer ici Dostoïevski, qui dans « Les Frères Karamazov », énonce : « Partout le cerveau des hommes cesse aujourd’hui ironiquement de comprendre que la véritable garantie de la personne réside non dans un effort personnel, mais dans la solidarité des hommes. » Cet isolement au coeur de l’immensité, la perte de repères, la faim mortelle, nous les vivons et nous les partageons avec le héros.

En effet, la rareté des personnages et des interactions leur confère grande importance et signification. Deux femmes illustrent toute la déférence qui leur est due selon Skolimovski. Elles incarnent la mère nourricière, la source de vie, la douceur, le réconfort. Nous ne pouvons que nous incliner devant la virtuosité qui permet au réalisateur de rendre toute l’intensité d’un dialogue dépourvu de mots, offrant ainsi toute leur puissance aux gestes.

En guise de péroraison nous dirons que rien n’est superflu dans ce film, simplement essentiel.

RÉALISÉ PAR: Jerzy Skolimowski

ANNÉE: 2010

 

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