ENEMY

N’aimer qu’une femme ou les aimer toutes ? Difficile de poser question plus intemporelle. Déjà,  au 3ème siècle avant JC, Socrate interrogeait Phèdre à ce sujet via la plume de Platon dans un dialogue resté célèbre et qui, c’était prévisible, n’apporte pas de réponse définitive ni systématique au débat.

Tel est le sujet central de ce troisième film de Denis Villeneuve qui, après le très noir mais très efficace Prisoners, en 2013, revient à la charge sur le terrain du questionnement intérieur, cette fois centré sur la problématique de l’amour.

jake gyllenhaal enemy denis villeneuve

Jake Gyllenhaal dans Enemy, réalisé par Denis Villeneuve et sorti en 2014.

Adam (Jake Gyllennhaall) est professeur d’histoire, éminemment préoccupé par l’aspect cyclique du temps et la permanence des grands débats de l’existence. Au hasard d’un banal film loué au vidéoclub, il se reconnait soudain à l’écran, incarnant un figurant. Il se lance alors sur la piste de ce double dont il ignorait l’existence.

Sont-ils frères ? Sont-ils des projections mentales respectives ? Le mystère ne met pas longtemps à s’installer et va en s’opacifiant jusqu’à égarer même les spectateurs les plus attentifs. Qui, du prof timide et réservé, ou de l’acteur arrogant en blouson de cuir, est le vrai Adam ? Dans un registre qui ne manquera pas de rappeler Mulholland drive, Villeneuve nous prend la main pour plonger au plus profond de la psyché masculine.

Dès la première séquence est posée la question de la femme. Nue et fantasmagorique, drapée d’or et suintant de sueur elle se trémousse dans l’obscurité d’une cave où une assemblée d’anonymes l’observent en se masturbant . La regarder constitue t’il en soi un adultère ? Où est le curseur ? Pénétrer ce lieu est-il tolérable pour un homme dont le cœur est pris ? En guise de réponse le réalisateur propose un gros plan sur une araignée qui s’échappe de justesse d’un piège mortel.

L’araignée, symbole de la femme, est le fil rouge de ce thriller psychanalytique. Elle est d’abord l’épouse presque trompée, puis la gigantesque « Maman » échappée de l’œuvre de Louise Bourjoin et elle est enfin la femme « universelle », réceptacle malheureux d’un amour que les hommes ne parviennent jamais définitivement à rendre exclusif. 3 visages féminins (tentatrice, protectrice, vulnérable), 3 jalons cruciaux de la vie d’un homme qui tente désespérément de vaincre son inconscient.

Villeneuve représente à l’écran les arcanes du combat contre nos pulsions contradictoires, le fameux « samsara » bouddhiste, les cycles de l’enfermement intérieur. Il n’est ennemi plus farouche et plus dangereux que soi même car notre moi jouisseur et narcissique nous connait parfois mieux que nous même ou notre propre famille.

A l’heure où nous semblons destinés à vivre plusieurs vies en une, à rationaliser nos comportements jusque dans ce qui, jusqu’alors, échappait peu ou prou à la raison, de tels questionnements sont plus que jamais cruciaux. « Tout est question de contrôle » ne cesse de rappeler le réalisateur en voix off. Rien n’est moins sur.

Un film sans espoir ? C’est à chacun d’en juger. Pour ma part je choisis d’en retenir cette citation, plutôt encourageante : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ».

RÉALISÉ PAR : Denis Villeneuve

ANNÉE : 2013

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