COSMOPOLIS

Impénétrable à la première vision, c’est seulement dans le silence de la réflexion et de l’analyse que peut être appréciée pleinement le vingt-et-unième film de David Cronenberg.

Alléché dès lors qu’il s’agit d’adapter l’inadaptable (chose qu’il avait faite pour Le festin nu, roman de Burroughs, en 1991), le célèbre réalisateur canadien a abordé son tournage comme un défi. C’est sans même avoir lu la pièce de Don de Lillo qu’il a accepté d’en faire un film. Transposer à l’écran ce quasi huis-clos constitué essentiellement de dialogues fût l’occasion pour lui de diversifier son style.

C’est l’histoire de la chute d’un richissime golden boy de 28 ans aux manies excentriques et aux nombreux vices. L’explosion progressive de la bulle financière dans laquelle il était  abrité jusqu’alors le fait apparaître nu, fine enveloppe de chair sans âme, désertée depuis longtemps par toute race d’humanité.

Robert Pattinson dans Cosmopolis, réalisé par David Cronenberg en 2012.

Robert Pattinson dans Cosmopolis, réalisé par David Cronenberg en 2012.

Assis dans le fauteuil de cuir de sa limousine, d’où il contrôle d’un simple geste de l’index ses affaires en cours, Eric Packer coule l’existence classique des rouages humanoïdes ultra sophistiqués de la haute finance et dont il est l’archétype parfait. Au hasard de sa journée, se croisent dans l’habitacle de sa voiture des agents, des conquêtes plus ou moins tordues et autres experts en tous genres qui, tous, participent eux aussi, d’une manière ou d’une autre, au bouillonnent de ce magma global qu’est la spéculation.

Sous des traits humains, Eric Packer n’est en fait qu’un atome de l’infinie constellation du marché. Distribuant les milliards, il « fait » la ville plus qu’il ne l’habite ou ne la traverse. Ses préoccupations sont devenues comme méta-humaines, de sorte qu’il n’est plus capable d’adopter un comportement qualifiable de normal dans le cadre de la vie sociale. L’immolation par le feu d’un homme sous la fenêtre de sa limousine, par exemple, ne suscite chez lui ni émotion ni indifférence tant il est devenu incapable d’assimiler des données extérieures au seul marché. Animal à sang froid, son existence consiste en une négation du monde qu’il contribue pourtant lui-même à créer. Un monde par conséquent irréel qui tend à s’affirmer selon l’expression courante, comme un « village-monde », la fameuse cosmopolis (du grec kòsmos qui signifie « monde ordonné » et pòlis qui signifie « cité »).

La bas, dehors, derrière la vitre, il y a l’envers des lois du marché, une réalité qui s’apparente à un tourbillon créé par la main invisible. Puisque tout va trop vite et que tout le monde le sait, la vie sur terre n’est plus désormais qu’une immense créance sur l’avenir. Pour ne pas trop perdre le moral, les citoyens du village monde dansent toutes les nuits au cours d’interminables orgies chimiques faites de cocaïne et de spasmes nihilistes.

Parvenu à un tel point de fusion avec son univers professionnel, c’est tout naturellement que la dégradation physique de Packer (asymétrie de la prostate) va de pair avec l’effondrement de son empire financier. Après une longue phase de dépouillement (cravate, voiture, veste, épouse, garde du corps, cheveux…) il se retrouve face à lui même: malade et ruiné. Plus rien n’ayant véritablement de sens pour lui, il se dirige hasardeusement vers le quartier de son enfance dans le but plus ou moins avoué de laisser exploser sa violence primaire.

Très dur à déchiffrer et à pénétrer, ce film n’a pas véritablement d’équivalent au sein de la filmographie de Cronenberg. C’est d’ailleurs, sans doute, le trait positif qu’il faille principalement en retenir  puisqu’il y aurait, selon la célèbre de Jankélévitch, « contentement à continuer, c’est à dire à rester ou garder, à demeurer, imiter ou conserver. Mais il y a joie à commencer et à créer. La joie naît de l’effort à accomplir ».

RÉALISÉ PAR: David Cronenberg

ANNÉE: 2012

One Response to “COSMOPOLIS”

  • J’aime beaucoup ton style et j’apprécie la finesse de ton analyse de la psychologie du personnage, l’atmosphère et le repérage des petits détails symboliques (perso je suis nul sur ce point en général).
    La citation de Jankélévitch est bien aussi (je viens de découvrir cette auteur au travers de « l’irreversible et la nostalgie » qui m’a beaucoup « parlé »).
    Merci pour l’invitation à venir te lire, je vais de ce pas lire ta critique sur Bullhead qui m’a énormément touché.

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