BULLHEAD

Une chose est sûre, Bullhead n’a pas volé son oscar du meilleur film étranger en 2012 car, pour un premier long métrage, Michael R. Roskam a su faire preuve d’une maturité hors norme.

Tout commence dans une lande nimbée de brume, univers fantômatique d’où une voix off évoque de vagues et lointains souvenirs. Puis apparaît Jacky, l’éleveur qui dope son bétail aux hormones de croissance. Son incroyable carrure saute aux yeux dès le premier plan. Cadré de dos, aux épaules, il a emprunté, au fil du temps, les traits caractéristiques de ses bêtes.

Matthias Schonaerts dans Bullhead, réalisé par Michael Roskam en 2011.

Matthias Schonaerts dans Bullhead, réalisé par Michael Roskam en 2011.

Belle trouvaille que le trafic d’hormones pour servir de cadre à un thriller psychologique. Sujet de niche par excellence, il fascine par le peu de connaissance que la majorité du public en a. Qui se doute, en effet, que dans des hippodromes déserts de la banlieue belge, se dealent des produits phytopharmaceutiques surpuissants, capables de générer des côtes de bœuf d’au moins trois fois la taille normale.

Mais au delà de cette plongée voyeuriste, c’est surtout la souffrance profonde du personnage de Jacky et les implications qu’elle aura sur son destin qui retiennent l’attention. L’enfance fût pour lui le théâtre d’une épreuve terrible. Traumatisé à jamais, il a perdu depuis longtemps le vain espoir de se reconstruire. Lorsque, par le hasard des choses, sa vie fût brisée, il sut immédiatement qu’elle ne retrouverait jamais plus l’éclat d’autrefois.

Sous ses airs d’énormes brute, il raisonne encore pourtant comme un jeune garçon. S’il est aussi massif c’est parce qu’il s’injecte les mêmes hormones que ses bêtes, de même que s’il parait si rustre c’est parce qu’il admet « n’avoir jamais connu que le bétail ». Mais au plus profond de lui, il est resté l’innocent jeune homme qui ose à peine présenter ses hommages à un demoiselle. Un cœur fragile sous une armure de testostérone, un authentique anti-héros qui, comme nous tous, doit composer avec ses paradoxes les plus intimes.

A mesure que l’intrigue progresse, la complexité du métrage va grandissant. A la densité des relation entre les personnages (tantôt collègues, amis, partenaires sexuels, intrus…) s’ajoute celle des péripéties, en perpétuelle superposition. Cinéaste élégant, Michael R. Roskam prend même le temps d’aborder le clivage Flamands / Wallons et d’explorer le temps via un habile jeu de flashbacks, d’ellipses et de renvois.

Bien plus qu’un simple drame, Bullhead a une portée philosophique voire métaphysique forte. Sa vocation semble être de susciter la compassion et l’empathie pour un homme au destin ambivalent. Quand bien même Jacky est un trafiquant d’hormones et que sa violence extrême fait des ravages, la dureté de son sort et la cruauté de l’existence à son endroit, obligent à pénétrer sa douleur pour tenter de la comprendre. Mis à l’écart du monde par la vie, il est condamné à ne connaître qu’une joie parcellaire et fugace, finement camouflée dans la caresse de l’eau ou le regard d’une femme.

RÉALISÉ PAR: Michael R. Roskam

ANNÉE: 2011

5 Responses to “BULLHEAD”

  • CMB

    Très bel article pour un film en effet superbe qui vous prend et vous laisse KO. Je ne serai pas d’accord en revanche sur l’aspect réaliste. Au contraire, tout y est magnifié, esthétisé, avec sobriété certes mais les paysages font penser à des peintures classiques et la fameuse scène de l’hippodrome aves ses mouvements, ses ralentis et la tension relève d’une construction hautement artiste! Bravo!

    • admin

      merci. Oui l’image est artistique, mais c’est le fond qui m’a paru réaliste (bêtise des hommes de main, saleté et solitude des gangsters, articulation avec leurs vies privées…). Sinon le film laisse effectivement KO c’est le cas de le dire

  • L’émotion du film renaît à la lecture de cet article…elle avait atteint son apogée me concernant lorsqu’il dit vers la fin « j’ai pas ce que j’aurais du avoir » avec les larmes aux yeux.
    C’est extrêmement poignant au regard de son trajet violent, sa brisure, son corps meurtri sous cette masse musculaire comme un bouclier contre la cruauté…
    Et c’est tout à fait exact à mon sens ce que tu dis dans l’avant dernier paragraphe : on pénètre dans sa douleur et on la ressent quasiment dans sa chair, j’ai trouvé cet aspect très fort (par rapport à ma propre histoire aussi) et sublime.
    Merci pour cette excellente critique donc; c’est pas de la lèche, ça fait vraiment plaisir de lire des choses aussi justes et brillamment analysées faisant tellement écho à mon propre ressenti.

  • admin

    merci beaucoup.

    effectivement le film suscite l’empathie sur la fin, le sentiment ressenti est quasiment aussi fort que celui généré par les scènes finales de « dancer in the dark » (Lars von trier) et d' »elephant man » (Lynch), qui constituent pour moi des sommets en la matière.

  • Ouais : moi aussi j’ai Elephant Man qui m’est immédiatement et spontanément venu à l’esprit à la vision du film.

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