BRIDGEND

Des jeunes se donnent la mort à Bridgend, et avant cela ils errent dans son antichambre, en proie à un marasme inexplicable. Souvent, ils se laissent flotter dans l’eau sombre du lac, au fond de la forêt. Cette forêt dont tout semble provenir, là où les loups viennent constater, à intervalles régulières, que le transit vers l’au-delà ne perd rien de sa vigueur.

Pourquoi font ils ça? Toute la beauté du film réside précisément dans le fait de ne pas apporter d’explication. Bridgend (littéralement « la fin du pont ») est tout simplement un endroit où se dégagent de magnétiques vibrations plongeant les habitants les plus faibles dans un désespoir profond. Le parcours de Sara (Hannah Murray), nouvelle venue dans le Comté, venue suivre son père qui vient d’y être nommé shérif, n’est qu’un prétexte pour dépeindre, sans juger ni tenter de comprendre, la réalité de ce lieu et de son incroyable aura.

bridgend jeppe ronde danish movie 2015-1

Bridgend, film danois réalisé par Jeppe Rønde en 2015

S’il a pu dire ainsi l’indicible avec autant de précision, c’est parce que Jeppe Rønde a habité pendant 6 ans à Bridgend et c’est aussi le long délai de maturation qu’il lui a fallu pour réaliser son film. Tout comme dans Jérusalem mon amour, il crée à partir de ses expériences de vie, tentant de retranscrire par l’art les émotions que ses voyages lui ont inspirées. Réalisateur émérite de publicités, sa photographie est tout naturellement d’une pureté irréprochable de même que la BO qui, il faut le dire, relève du génie (grâce à l’excellent travail du compositeur Karsten Fundal).

Sur la base de cet aspect formel impeccable, il propose une réflexion philosophique intense, lourdement inspirée de son (ex) compatriote Kierkegaard. A l’image du célèbre philosophe, il s’incline devant l’authentique présence du divin, un divin dont on ne cherche pas à dire le nom ni à cerner les contours mais qui simplement se laisse appréhender dans la nature, les hommes et leurs œuvres. Il est des lieux comme Bridgend, Jérusalem ou encore le Jardin des gazelles (par exemple), d’où se dégagent effectivement des énergies qu’il ne sert à rien d’analyser, on ne peut que les ressentir.

En l’occurrence, c’est sous la forme d’une sorte d’appétit pour la fin, de désintérêt total pour l’amour et pour la vie que surgissent dans le comté ces « forces invisibles ». Concrètement cela donne des jeunes gens centrés sur l’autodestruction, vêtus de capuches noires et de cuir qui s’adonnent à des commémorations morbides dans les bois et partagent leurs « convictions » sur une mystérieuse chatroom. Une sorte de secte avec ses codes, ses règles d’entrée et peu de possibilités de sortie (ceux qui veulent « quitter la ville » sont lourdement rossés).

Ces espèces de délinquants qui n’en sont pas vraiment, plutôt des jeunes à la dérive, ont fait depuis longtemps le deuil de Dieu (ils crachent « physiquement » sur son représentant) et de l’amour (l’un d’entre eux tente d’étrangler Sara, un autre de la violer…). Leur crime est métaphysique, il ne sont d’ailleurs pas (ou peu) inquiétés par la police. La seule fois où cela arrive, à la question: « vous allez arrêter ça? » le jeune Jamie répond avec flegme « mais arrêter quoi? ». Il n’y a en effet pas véritablement de moyens de combattre ce qui ne semble pas avoir de consistance ni de forme.

En ce sens, Bridgend se distingue des autres films du même genre qui, tous, tentent d’expliquer la pulsion suicidaire (Suicide club, Chatroom, Suicide room, L’autre monde). Ici, l’appétit sectaire pour la mort déroule sans justification son énigmatique attraction. Au bout de ces rails d’un autre temps, noyés sous la végétation, se trouve sans doute la clé du mystère, à charge pour chacun de nous de l’interpréter selon notre sensibilité profonde.

RÉALISÉ PAR : Jeppe Rønde

ANNÉE : 2015

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *