BLUE RUIN

Alors que Dwight roule à toute vitesse sur les routes de Virginie, un concert de coups et de cris s’élève bruyamment de son coffre. Comment un homme qui n’avait à l’origine rien d’un assassin et qui, il y a quelques jours encore, vivait en marge du système dans sa voiture, se retrouve à foncer ainsi la peur au ventre, animé de bien sombres desseins?

Pourrait-on tous en arriver là s’il arrivait quelque chose d’horrible à ceux que nous aimons ? La raison voudrait que l’on s’en remette au système carcéral et aux tribunaux, les gérants institutionnels de la douleur et du prix du sang, mais les personnages de ce film de vengeance particulièrement réussi choisissent une toute autre voie.

Une cascade de meurtres se met en place sans que jamais les forces de l’ordre ne soient appelées en renfort par l’une ou l’autre des parties en présence. La justice devient viscérale et semble reposer exclusivement sur le courage, c’est à dire la force, non seulement, de passer à l’acte sur le plan technique mais aussi de substituer l’éthique à la morale ce qui, sur le plan conceptuel, pose davantage de difficultés.

Blue ruin, réalisé par Jeremy Saulnier et sorti en 2014.Blue ruin, réalisé par Jeremy Saulnier et sorti en 2014.

Blue ruin, réalisé par Jeremy Saulnier et sorti en 2014.

Au-delà de la libération animale des pulsions meurtrières qui occupe les premières scènes, le principe de réalité se dresse rapidement et inexorablement en rempart face à cet étonnant anti-héros qui voulait croire que la vengeance « remet les compteurs à zéro ». Bien au contraire, tout ne fait pour lui que commencer et de sérieux risques collatéraux se font jour. Tout se joue dans la pâleur de l’aurore, autour d’un café, le dernier avant que tout ne se précipite.

Au regard des éléments de base de ce scénario, on serait tenté de douter de l’utilité d’une énième déclinaison du thème de la vengeance au cinéma, cependant, ce serait passer sous silence les qualités intrinsèques du film. Il est vrai que le cinéma asiatique a déjà très sérieusement balisé le sujet (cf toute l’œuvre de Park Chan Wook ou l’excellent I saw the devil de Kim Jae woon) et que la dernière décennie se caractérise par de nombreuses productions sur ce même thème (Les 7 jours du talion, Law abiding in citizen, Les brasiers de la colère, The rover…) toutefois, Jeremy Saulnier prend le parti d’insuffler de la subtilité à son récit en complexifiant son scénario (les parents de Dwight n’auraient pas été assassinés pour rien) ainsi qu’en travaillant à fond les aspects esthétiques.

De beaux plans de nature ponctuent ce « road revenge movie » au rythme savamment travaillé tandis que la BO très brute, essentiellement composée de bruitages, maintient la tension à un niveau constant. Sur le plan des idées, la conversion de ce « monsieur tout le monde »  en meurtrier sauvage n’est pas nécessairement des plus convaincantes mais elle est nuancée par l’évocation engagée de certaines limites du contexte socio-politiques américain tels que la disponibilité froidement banale des instruments de la violence et l’inefficacité constante des administrations policières et pénitentiaires, composantes pourtant essentielles au bon fonctionnement d’une démocratie dite avancée.

Les frontières du juste et de l’injuste sont parfois bien minces et ont pour écho, comme dans beaucoup de domaines, la question de l’arbitrage entre le traitement immédiat ou structurel d’un problème donné. Satisfaire sa soif de sang suffit-il à panser les plaies de son cœur ? Les pérégrinations de Dwight, entre l’ombre et la lumière, semblent proposer quelques éléments de réponse.

 RÉALISÉ PAR: Jeremy Saulnier

ANNÉE: 2013 (récompensé par le prix de la presse au Festival de Cannes 2013)

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