BIRD PEOPLE

Dans un hôtel d’aéroport, théâtre du transit et de l’impersonnel, Gary, homme d’affaire, et Audrey, jeune employée de l’hôtel, chantent en cœur la complainte de la joie qui s’enfuit, noyée dans les volutes de kérosène.

L’espace de quelques jours, leurs deux vies se croisent, s’observent et fusionnent en un irrésistible élan de liberté face au chaos d’une humanité dépassée par les affres de ses excès.

Sur la route, il contemple depuis son taxi, pénétré, un accident de voiture, tandis que pensive, elle sourit à la vue d’un passereau voletant sous la fenêtre de son train. Le brasier de métal et de chair s’éloigne, l’oiseau s’envole, retour à la réalité. Un quotidien stressant, fade, répétitif, téléologique.

Et si les occupants calcinés de cette voiture qui flambe la bas sur l’asphalte, avaient su qu’ils allaient mourir, n’auraient ils pas déployé leurs ailes comme le moineau ? Gary se pose sans doute la question, du moins y apporte-t-il une radicale réponse en décidant brutalement de repartir à zéro. Audrey, pour sa part, adopte peu ou prou le même comportement mais d’une manière complètement onirique et irréelle.

Anaïs Dumoustier dans Bird people, réalisé par Pascale Ferran et sorti en 2014.

Anaïs Dumoustier dans Bird people, réalisé par Pascale Ferran et sorti en 2014.

Il s’agit pour eux de quitter l’humanité, de reprendre conscience de l’animalité ante civilisation qui nous précède et nous habite dans un même temps. Comprendre que « l’homme est une invention dont l’architecture de notre pensée montre aisément la date récente », ainsi que le disait Foucault. Mais, quand bien même on choisirait de tout envoyer en l’air, est-ce suffisant pour provoquer le basculement vers une conception totalement virginale du monde, des sensations et de la pensée ? Comment un tel revirement est il possible?

L’oiseau, lui, a passé ce cap ou plutôt, a contrario, n’a-t-il jamais franchi le nôtre. Mais cela ne l’exonère pas pour autant de la cruauté du vivant, concept qu’il assimile parfaitement bien lorsqu’il s’extirpe des griffes du chat par exemple. Néanmoins, il ne subit que la seule part incompressible des contraintes de l’existence. Il ne connait pas, a contrario, les jobs étudiants où l’on trime pour financer une vie précaire ni la sensation de se sentir absorbé par la « société », cette immense usine à stress autogérée. Il ne connait pas non plus ces réunions interminables dans les immeubles de la défense pendant lesquelles on planifie l’exploitation optimale de l’homme par l’homme, dans les eaux froides de la raison et de l’accumulation.

Plus loin dans l’hôtel il y a aussi un jeune homme qui dessine, semblant suspendre le temps dans la parenthèse de sa création. L’art, relais émotionnel universel et gratuit, est ici gratifié par la réalisatrice d’un bel hommage. Dessiner, dans le contexte du film, c’est reprendre contact avec la réalité. Adopter la vision de l’oiseau, déconnectée des artifices mis en place par l’esprit humain. Par sa solitude esthétique, l’artiste habite sa chambre et en sublime ce qui s’y trouve. Il ignore que plus loin dans le couloir, d’autres vivent aussi, à leur manière, ce sentiment « brut ». Ils sont l’anonyme constellation des preuves vivantes de la liberté.

Très Bresonnien dans sa manière de se concentrer sur une action courte dans le temps et d’imposer le silence pour donner du relief à quelques rares, mais jouissives, envolées sonores (Space Oddity de David Bowie qui explose dans les scènes aériennes), Bird people est bercé d’un rythme lent et prend le temps de s’attarder sur les détails : la micro sociologie, celle qui croque le perpétuel mouvement du présent et qui permet de constater que, pour que soient confortablement hébergés les riches traders défrayés par les multinationales, des jeunes filles sont sous-payées et des voituriers dorment dans… leur voiture. Pour que la vie paraisse moins dure on fume, discrètement à la fenêtre, ou frénétiquement en vidant un mini bar. Pour respecter le silence que les individus ont instaurés entre eux on sature sa pensée de questions et de projets pour que le trajet de métro passe plus vite…

Démonstration d’onirisme et de poésie, ce film laisse place à l’irrationnel, sort des canevas narratifs surannés et surprend. Il a également le mérite de nous faire voir en face l’état en quelque sorte « agentique » dans lequel nous place le monde que nous avons créé. Le constat est effrayant mais, fort heureusement, il existe quelques portes de sortie à commencer par l’imagination, l’art ou le rêve.

RÉALISÉ PAR : Pascale Ferran

ANNÉE : 2014

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