BEASTS OF NO NATION

Courant à toutes jambes dans l’épaisse jungle africaine, Agu ne sait absolument plus qui il est. Déjà fort loin du peu de civilisation et d’éducation qu’il a connu dans sa vie, il n’est plus qu’une bête. Un animal, tantôt aux abois, tantôt en chasse, version vivante du concept philosophique de « l’homme à l’état de nature ».

C’était il y a longtemps déjà les repas en famille à comparer le bruit de ses flatulences en rigolant et les matins d’été où, malicieusement, il agrémentait d’urine la douche de son frère. Ces « morceaux choisis » par le réalisateur de la vie africaine idéale ne constituent en effet que les 10 premières minutes du métrage. Les deux heures restantes sont consacrées à la violence, la guerre, la drogue et la pédophilie. Vaste programme.

abraham attah dans beasts of no nation de cary joji fukunaga

Abraham Attah, enfant soldat dans Beasts of no nation de Cary Joji Fukunaga.

En dehors du sujet des viols d’enfants dont on ne comprend pas vraiment le rôle dans le récit, la dureté extrême de Beasts of no nation est loin d’être gratuite. Elle est tout simplement à la hauteur du phénomène qu’elle décrit : l’insoluble et sanglante épopée du peuple africain pris au piège dans un no mans land juridique et militaire sans fin.

Seules quelques sublimes séquences irréelles de survol de la canopée permettent d’échapper, le temps de quelques secondes d’apesanteur, à l’horreur qui fait rage en bas, dans les sentiers insondables de la jungle. Fort heureusement pour les combattants, il y a la drogue. Le cannabis bien sûr, mais aussi le « paka », qui se prend sous forme de pommade, tartinée sur une petite estafilade que l’on se fait au couteau de chasse. Difficile en effet, sans un tel traitement, de partir au front quand on est un enfant de 10 ans.

Idris Elba, au travers de son personnage de commandant fantoche et dépravé, montre l’une des raisons fondamentales de la situation : la multiplication infinie des acteurs de violence. Un simple malentendu suffit pour qu’un schisme se fasse jour et qu’une « armée de libération unie » se scinde en deux factions, radicalement opposées etc, etc.

Quel avenir pour de jeunes enfants sans famille ni patrie, dont l’innocence a fui depuis longtemps et dont la mémoire ressasse en permanence des images de tueries de masse et de viols ? Vraisemblablement aucun, du moins aucun qui rentre dans les cases proprettes de la conception occidentale de la vie « normale » (étudier, travailler, cotiser, garder ses petits enfants). L’avenir de ces jeunes est en fait très bien résumé par le titre du film, ce sont des bêtes apatrides.

Pour quelles raisons en est-on arrivé là ? Quiconque a deux ou trois notions d’histoire le sait. Très intelligemment Cary Fukunaga ne s’attarde pas sur ces sujets mille fois ressassés du retrait désordonné des puissances coloniales et des dessous de la fracture nord-sud. Cinéaste engagé, il tente de « gagner au présent le procès de notre temps » (Sartre) en décrivant, caméra au poing, les formes contemporaines du chaos le plus extrême rendant un brillant hommage au roman dont il s’inspire (Beats of no nation de l’auteur nigérian Uzodinma Iweala).

Là-bas, dans les méandres de la jungle, se joue un jeu dont chacun a entendu parler au moins une fois mais dont personne, à part les militaires d’active, n’a pu voir les images. Beasts of no nation nous ouvre les yeux sur une autre face du monde, la face sombre, la face vers laquelle tous les efforts devraient se tourner, bien plus que vers nos vulgaires problèmes de riches.

REALISE PAR : Cary Joji Fukunaga

ANNEE : 2015

 

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