A LA MERVEILLE

Terrence Malick agit à la manière d’un occultiste, tentant de provoquer l’apparition du sacré au travers d’une pratique « conventionnelle » telle que le cinéma. Pendant les 1h50 que dure A la merveille il n’explore ni plus ni moins que les questions intemporelles et insolubles de l’existence que sont l’amour, la place de l’homme dans l’univers, sa dimension sociale, l’éternité, le sacré, la transcendance, les oppositions fondamentales dérivées du taoïsme, l’humanisme, le progrès, l’individualisme… et tente de dresser un bilan de la réponse qu’y offre aujourd’hui le monde.

Le scénario prend pour contexte les tribulations amoureuses d’un jeune couple mais, comme dans la plupart des chefs d’œuvres, le script et les acteurs n’ont pas grande importance. Ils sont même volontairement neutres : deux jeunes gens modernes et sans histoires tentent de construire quelque chose pendant que s’égrènent avec pesanteur les scènes de leur vie quotidienne. Et c’est précisément la banalité de ce qu’il filme qui permet à Terrence Malick de réaliser son objectif, à savoir, montrer que le merveilleux est présent dans toute chose, pour peu qu’on s’attarde à le déceler. « les minutes sont comme des gangues, dont il faut s’atteler à extraire l’or » (Beaudelaire).

Celle qui cherche et incarne la merveille, c’est elle. Personnage représentatif de la féminité fondamentale, le Yin au sens de la pensée orientale, l’eau. Elle en quête d’amour puissant et véritable, elle veut s’abandonner, se laisser tomber en arrière, les yeux fermés, dans les bras de Ben. Elle lit dans les lignes invisibles de la vie et ne cesse de virevolter dans les blés pour entretenir un rapport de sensualité intégrale avec le cosmos, câliner le vent et le soleil en épousant leur grâce. Elle recherche à travers chaque chose un degré supérieur de réalité, une autre dimension plus lumineuse qui sous tendrait celle que nous connaissons. Une quête de transcendance que Malick souligne en la plaçant en parallèle du combat d’un prêtre pour la justice et le bien. Confrontés tous deux à la misère humaine, ils appellent tous deux de leurs vœux une lumière qui permettrait de la dépasser. Lui la nomme Dieu, elle la nomme Merveille, il l’entrevoit dans son sacerdoce, elle la ressent dans la caresse du vent, le vol des oiseaux et surtout dans l’ineffable abandon que requiert tout amour sincère.

Jessica Chastain et Ben Affleck dans Ala merveille, réalisé par Terrence malick et sorti en 2013.

Jessica Chastain et Ben Affleck dans A la merveille, réalisé par Terrence malick et sorti en 2013.

Ben Affleck, à l’inverse, est absolument insensible au merveilleux, ontologiquement il en est même l’antithèse parfaite : c’est l’homme individualiste, rationnel et athée, hermétique à toute extravagance intellectuelle. Incapable de s’abandonner dans ses relations avec les femmes, son individualisme l’empêche de comprendre la dimension altruiste du couple. Il fait des prélèvements sur des chantiers, travaille parmi d’immenses machines qui perforent la terre et l’asservissent. Ses loisirs sont la construction d’une barrière pour le séparer de ses voisins, ou réparer une horloge pour emprisonner le temps. Il est partie prenante de la volonté humaniste qui est de cloisonner les données immanentes de la vie dans des règles et des théorèmes, pour tout maîtriser et ne plus laisser aucune place au flou ou à l’incertain. C’est la figure éternelle du masculin, dominateur, conquérant, qui souhaite maîtriser et comprendre, ce que les Orientaux nomment le Yang, le feu.

Cette dichotomie essentielle entre les deux personnages principaux offre à son auteur l’occasion de dresser, poétiquement, un bilan spirituel du monde moderne. La question fondamentale étant: Peut-on encore trouver Dieu dans un monde ou il est mort ?

A la merveille montre avec honnêteté que les seuls que le sacré intéresse aujourd’hui sont les marginaux, ceux que la société refuse et qui a contrario refusent la société. Condamnés à mort, handicapés mentaux, toxicomanes, habitants des bidonvilles, toutes ces ombres que l’establishment refuse d’accepter dans sa lumière et qui se tournent, par conséquent, vers une lumière qui ne fait pas de choix entre riches et pauvres.

Ben Affleck dit clairement qu’il n’a pas la foi et qu’il ne l’a jamais eue. Toujours grave, sérieux, désabusé, il ne sourit presque jamais et semble subir la vie. Il aime venir dans son 4×4 au milieu des bisons, là où il est parmi ses pairs, qui restent de marbre face à la vie, se contentant de brouter et de dormir. La caméra, dans ce plan très impressionnant, est en vue subjective à l’intérieur du troupeau, soulignant par son mouvement immersif la confusion entre le prototype de l’homme moderne et le flegme ruminant du bovin. Il n’est même plus capable d’émotions ni même de compassion envers ses semblables, il traverse la foule des habitants du bidonville qu’il va raser sans même un regard, fonctionnaire du progrès et de la construction, homme sans âme sourd à la plainte de ses frères.

Partant, malick met en exergue le fait que la culture occidentale est une culture d’esprit masculin. Or, du développement unilatéral des qualités viriles résulte la méconnaissance, sinon la répression, des potentialités féminines. C’est en grande partie pour cette raison que la vision de la réalité dans laquelle nous vivons est déterminée en priorité par ce qui est accessible à la définition rationnelle. Ces critères d’appréciation, basés sur l’efficacité et ses résultats mesurables, refoulent le monde de la sensibilité, de l’harmonie intérieure et des sentiments, qualités éminemment féminines.

A la merveille est le requiem que l’artiste compose pour son propre monde. L’épitaphe de la capacité d’émerveillement, au profit de la maîtrise dominante, de l’égoïsme et du masculin. Deux forces fondamentales incarnées physiquement par les acteurs, véhiculées intellectuellement par le scénario et les images et qui permettent de mettre artistiquement en exergue le bénéfice de l’une au profit de l’autre. A travers l’image en mouvement, Malick parvient à dépeindre l’état spirituel du monde occidental tout en faisant subtilement écho à la pensée orientale taoïste.

La dernière image laisse planer le doute en opposant le calme de la mer au surgissement érectile du Mont St Michel en ligne de fuite, tableau sublime et complet, sous un ciel noir, résumant la gravité et le pessimisme qui inondent les 1h50 de pellicule.

Hélas ce film se heurte forcément, dans une large proportion, à l’incompréhension du public, car il pêche par le travers même qu’il dénonce : il parle de Dieu dans un monde ou en a que faire et, fatalement, il ennuie, voire il révolte. Néanmoins, pour le spectateur qui y est sensible, il s’agit d’une expérience profondément bouleversante.

RÉALISÉ PAR : Terrence Malick

ANNÉE : 2013

 

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