TERRENCE MALICK

Avec quatre chefs d’œuvres en trois décennies et des manies d’artiste génial, Terrence Malick fait partie de ces cinéastes qui ont de leur vivant un pied dans la légende.

Comme un Kubrick ou un Scorsese, Malick sait entourer chacun de ses films d’une aura de mystère, ce qui ne veut pas dire qu’il affectionne le sensationnel ou le tonitruant.
Discret et secret à l’extrême, il refuse, contrat signé à l’appui, d’être photographié sur les tournages. Et si les plus grandes stars d’Hollywood se disputent pour travailler avec lui, c’est bien en vain qu’elles crèveront l’écran tant la nature semble être le personnage principal de son œuvre et son souci esthétique supérieur à toute autre considération.

Fils d’un riche industriel du pétrole texan, Terrence Malick, né en 1943, se tournera dès l’enfance vers la nature en partageant la vie des travailleurs saisonniers lors des moissons[1]. Il étudie la philosophie à Harvard et Cambridge, prépare un doctorat de philosophie qu’il abandonne suite à un désaccord avec son directeur de thèse, traduit en anglais Le principe de raison de Martin Heidegger, philosophe dont on perçoit l’influence nette sur sa vision de la technique et de l’exploitation de la nature[2].Il étudie la mise en scène à l’American Film Institute aux côtés de David Lynch, collabore au scénario de l’Inspecteur Harry mais son travail n’est pas retenu, réalise un court-métrage remarqué, Lanton Mills (1969).

Son premier film, La balade sauvage (Badlands, 1973) sera accueilli par un critique du New York Times comme « le film le plus maîtrisé depuis Citizen Kane d’Orson Welles ». Avec Martin Sheen et Scissy Spacek dans les rôles principaux, La balade sauvage se base sur un fait-divers sanglant : la folle équipée de deux amants qui laissent derrière eux de nombreux cadavres. Malick ne cherche pas ici à juger les crimes des humains quand ils s’aiment, les noces infantiles d’eros et de thanatos, mais à montrer le désir d’échapper aux valeurs du monde civilisé. La fuite finale dans les grands espaces américains est une réponse au grand problème métaphysique qui sous-tend toute l’œuvre de Malick : l’apparition du mal. Comment l’homme a-t-il put chuter ainsi du règne naturel fait de régularité et d’harmonie ? Loin de chanter un paradis perdu, Malick, qui refuse dans ses films toute transcendance, s’ingénie plutôt à chanter la mélancolie d’un paradis oublié par l’homme et sa raison technicienne.

martin sheen dans badlands

Martin Sheen dans Badlands.

Quelques années plus tard, il réalise Les moissons du ciel (Days of Heaven, 1978). Un ouvrier, interprété par Richard Gere, quitte Chicago et sa vie industrieuse, avec son amie et sa sœur pour faire les moissons au Texas. Bill pousse alors sa sœur à accepter les avances du riche fermier qui les emploie pour les sortir tous les trois de la misère. Mais le cœur a ses raisons que la raison elle-même ignore, la sœur finissant par tomber véritablement amoureuse. Le tournage des Moissons du ciel fut rendu difficile en raison du perfectionnisme extrême du réalisateur qui finit par exaspérer Richard Gere et le producteur du film. Malick voulait absolument une lumière particulière pour la plupart de ses plans extérieurs, celle de l’heure bleue, quand le soleil vient juste de se coucher et qu’il ne fait pas encore nuit. Sauf que l’heure bleue ne dure qu’une vingtaine minutes ce qui complique les choses, alourdit le budget et repousse les échéances. Ce procédé, qui fut utilisé pour tout le film, témoignant du soin de Malick mais aussi de son intransigeance esthétique, permit de donner aux images une beauté certaine teintée d’une mélancolie rare. Cette nouvelle histoire d’amour tragique laisse la nature prendre le pas sur les hommes, les immenses champs de blé devenant personnage principal autant que peinture abstraite. Les hommes qui s’acharnent à exploiter comme des bêtes de somme la terre ne peuvent que saccager leurs sentiments qui tournent à la tragédie et surtout au pathétique. Et là encore il ne s’agit pas de juger la mascarade des relations humaines mais d’observer des humains indifférents au théâtre de leur tragédie.

Fort de ces deux succès critiques qui n’ont cependant pas rencontré un large public, on peut s’en douter tant les films de 2h30 en moyenne avec des plans séquences de plusieurs minutes peuvent décourager le spectateur moyen, Malick se voit proposer un contrat en or pour son prochain film, Q, qui aurait dû raconter le rêve d’un dieu sous-marin imaginant le monde qu’il va créer mais le projet capote suite à un désaccord entre le réalisateur et le producteur. Malick disparaît alors pendant 20 ans. Que fait-il pendant ce temps-là ? Nul ne le sait vraiment. Voilà pour la légende.

Il réapparaît en 1998 avec un nouveau film La ligne rouge (The Thin red line), assurément son plus grand, qui raconte la bataille de Guadalcanal, en 1942, dans le Pacifique, opposant les Américains aux Japonais. Contrairement aux classiques films de guerre américains qui en montrent surtout l’absurdité et la violence (Platoon, Apocalypse Now, Full metal jacket, Il faut sauver le soldat Ryan, etc.), La ligne rouge pose d’abord et avant tout la question du mal. Le combat des hommes, tout comme l’amour, n’est qu’un épiphénomène qu’il faut se garder de moraliser. Le film s’ouvre sur la vie édénique des tribus océaniennes que partagent deux soldats américains avant la reprise des hostilités. Mais les bateaux de guerre s’avancent avec au bout de leurs canons l’énigme du mal. Une voix off, qui deviendra la marque de fabrique du réalisateur, pose des questions plus qu’elle n’y répond. La ligne rouge est un grand poème visuel où s’affrontent, sans le savoir, non pas des nations, mais des hommes nihilistes et une nature vierge. Une superbe scène de guerre, au prime abord très convenue : des soldats couchés dans l’herbe cherchant la mort dans leur viseur, s’attarde sur un serpent qui se faufile entre les snipers sans qu’ils s’en aperçoivent. Le traditionnel symbole judéo-chrétien vole ici en éclats. Le mal est surtout dans le divorce des hommes et de la nature et les véritables héros du film sont les animaux et les plantes présents en inserts ou en gros plans, pas les Jim Caviezel, Nick Nolte, John Travolta, Sean Penn, Georges Clooney, et autres Adrian Brody[3].

On raconte que Malick partait souvent pendant le tournage avec son chef opérateur dans la forêt filmer les oiseaux, comme si les plus grands acteurs de cinéma étaient la nature elle-même, vierge de toute corruption. Le bruit des fusillades, parfois étouffé, peut laisser place à la voix off et à la contemplation pour nous plonger dans l’interrogation métaphysique que poursuit tout du long La ligne rouge.

la ligne rouge

La ligne rouge.

Son quatrième film, également historique, Le nouveau monde, (The New world, 2005) 2005, relate l’histoire vraie de Pocahontas, une jeune amérindienne, éprise d’un navigateur anglais John Smith avec comme toile de fond la colonisation de l’Amérique par les Britanniques au XVIIè siècle. Il n’y a pas vraiment de camp du bien et d’axe du mal, de colons méchants et d’indiens gentils ou l’inverse. Comme toujours chez Malick, ceux qui vivent au plus près du rythme vital de la nature cohabitent dans l’indifférence avec ceux qui la bafouent pour des valeurs humaines épuisantes et destructrices. Lorsque la jeune Pocahontas, fraîchement amoureuse, franchit la ligne pour initier John Smith aux joies régénératrices de la fusion avec la nature, c’est pour se voir aussitôt meurtrie par le désir dévorant de l’explorateur anglais de partir découvrir des Indes qu’il ne trouvera jamais. Le nouveau monde est moins une critique de l’esprit bêtement utilitariste de ceux qui deviendront des Américains qu’une plongée, toujours recommencée, dans le Paradis oublié. Mais le propos de Malick est tout sauf chrétien. La grâce est présente ici bas, dans les fleurs et les bêtes, pour qui sait les voir.

Même s’il y a un ton profondément pessimiste qui habite les films de Terrence Malick, il apparaît, devant le soin apporté à la réalisation, le souci du détail[4], le cadrage et la lumière virtuoses qui tendent à en faire dès leur sortie de grandes œuvres, que l’art seul peut nous sauver en ces temps de détresse. Heidegger concluait sa conférence sur la question de la technique par la célèbre d’Hölderlin : « Là où gît le mal, croît aussi ce qui sauve. » Malick propose l’art non pas comme simple remède ou pansement mais comme langage vital dont il nous faut retrouver impérativement la nécessité, à l’image des Amérindiens, qui, dans la scène d’ouverture du Nouveau monde, nagent dans un océan vierge pour savourer la simple joie de respirer.

 

Filmographie:

  • 1973 : La Balade sauvage (Badlands)
  • 1978 : Les Moissons du ciel (Days of Heaven)
  • 1998 : La Ligne rouge (The Thin Red Line)
  • 2005 : Le Nouveau Monde (The New World)
  • 2011 : The Tree of Life
  • 2012 : À la merveille (To the Wonder)
  • 2015 : Knight of Cups

 


[1] Moments dont on retrouve une forte évocation dans son deuxième film, Les Moissons du ciel.

[2] Pensons ici particulièrement à La question de la technique in Essais et conférences où Heidegger parle de la technique moderne comme d’une provocation qui arraisonne le monde et le somme de produire. La nature est comparée à un stock. La technique moderne comme provocation s’oppose à la technique par exemple des Grecs antiques qui était production.

[3] Qui font tous partie, avec d’autres, du casting du film.

[4] Malick aurait exigé le chant d’une perruche disparue pour la bande-son du Nouveau monde.

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