LES ROAD MOVIES

Vanishing point (Richard C. Sarafian, 1971) est un long flash-back d’une heure trente. L’action principale du film dure en réalité deux minutes pendant lesquelles Kowalski décide de se suicider. « La vitesse est la liberté de l’âme ». C’est ce que dit l’animateur de radio noir et aveugle Super Soul à Kowalski qui a parié qu’il pourrait rallier Denver à San Francisco en 15 heures au volant d’une Dodge Challenger R/T. Pari insensé au montant dérisoire qui vaudra à l’ancien officier de police reconverti en pilote de stock-car d’avoir à ses trousses toutes les forces de l’ordre de trois états successifs.

L’essentiel est d’aller vite le long d’un immense ruban d’asphalte rectiligne qui s’enfonce dans le désert du Nevada, prendre du speed en écoutant le programme FM de Super Soul et de ne pas s’attacher aux êtres que l’on rencontre en cours de route. Mais la contre-culture que Kowalski a rejointe après avoir quitté les rangs de l’armée et de la police est déjà sur le déclin. Les hippies ont leurs gourous véreux, ne s’éloignent jamais trop des taudis qui leur servent de maisons pour dealer ce qui leur permettra de survivre. Le suicide final devant les Américains venus assister au spectacle sonne comme le glas des illusions beatnick. La glisse, la défonce, l’oubli, la musique sont annihilés par la vitesse qui emporte tout. Désespéré, sombre et solaire à la fois, Vanishing point, qui inspirera littéralement Mad Max (George Miller, 1979) ou encore Boulevard de la mort (Quentin Tarantino, 2007), montre deux mondes parallèles en panne étouffant un homme qui tentait d’inventer, en vain, son propre chemin. Mais l’on ne quitte pas impunément les sentiers battus.

electra glide in blue James William Guercio

Electra glide in blue, réalisé par James William Guercio et sorti en 1973.

C’est un peu le parcours inverse que fera John Wintergreen, policier dans une brigade de motards, dans le moins connu Electra glide in blue (James William Guercio, 1973) du nom de la moto Harley Davidson qui équipe les policiers américains. Lui qui se morfond en verbalisant les chauffards, saisit sa chance quand Harvey, chef de la brigade criminelle, lui propose d’enquêter sur la mort suspecte d’un vieil homme dans sa cabane. Il troque alors son uniforme noir, filmé avec un souci fétichiste, contre la veste beige, le stetson et le cigare. Wintergreen comprend au fil de ses recherches qu’il sait depuis le début qui est le coupable et surtout que c’est lui qu’il recherchait. Car Electra glide in blue, davantage que Vanishing point qui préfère éluder la question par un suicide, tente d’apporter des réponses au spleen existentiel de son héros qui ne sait plus pourquoi il roule. Mais Wintergreen comprendra pour qui il roule, abandonnera alors ses ambitions d’inspecteur et poursuivra son errance absurde qui se conclura de manière tout aussi absurde. La vitesse seule peut nous sauver du nihilisme hippie et du fascisme des forces de l’ordre. Il n’y a pas d’autre alternative que l’errance vécue comme une véritable vocation, sans se soucier de la veuve ou de l’orphelin, en profitant de l’instant présent qu’il se présente sous la forme d’une femme (Charlotte Rampling en autostoppeuse dans Vanishing point), de drogue ou d’une course poursuite (superbe duel avec la jaguar qui finit sur le toit, toujours dans Vanishing point).

Ces deux films, qui n’auraient pu exister sans Easy rider (Dennis Hopper, 1969), qu’ils dépassent cependant par leur noirceur et leur beauté, que l’on pourrait rapprocher également de Macadam à deux voies (Monte Hellman, 1971) sonnent le crépuscule du far west américain, terre vierge qui révélait les vertus des hommes au cœur de relations tragiques. Les hommes ne sont plus reliés à quoi que ce soit et pas sûr que la route verticale qui monte vers l’horizon ne représente un espoir christique, mais plutôt une crucifixion, celles des illusions et des devoirs.

Crash réalisé par David Cronenberg en 1996

Crash réalisé par David Cronenberg et sorti en 1996.

Crash (David Cronenberg, 1996) constitue l’épuisement, malsain, glacé, morbide, de la veine hallucinée de ces road movies existentiels. Les personnages, tels des zombies, roulent à toute allure dans une mégalopole grise en imitant les accidents mythiques d’Hollywood, celui de James Dean en tête bien sûr, comme si cela pouvait leur procurer une jouissance que le sexe ne leur donne plus depuis longtemps. La scène finale est tout un symbole : James Ballard / Spaader, provoque un accident de voiture avec Helen Remington / Holly Hunter. Il rampe jusqu’à son corps meurtri et s’affale à ses côtés, comme deux amants tristes après l’orgasme, sur un terre-plein au milieu d’une autoroute anonyme et embouteillée. Les héros de Easy rider, Vanishing point ou Electra glide in blue explosaient en plein vol, disparaissaient au milieu du cadre rempli par les paysages grandioses qui ne font plus rêver les explorateurs ni même les spéculateurs. L’âme immobile, quant à elle, est mortifère.

2 Responses to “LES ROAD MOVIES”

  • Quentin

    A noter la référence à Vanishing point dans Death Proof, quand les filles découvrent la même Challenger de Kowalski dans la grange du fermier!
    Dire que Vanishing point dépasse Easy Rider par sa noirceur et sa beauté je n’irai pas jusque là. Pour la noirceur, putain, Hopper et Fonda prennent quand même sanction sur sanction dans une Amérique fermée, violente pleine de préjugés et à la fin on voit ce qu’ils leur arrivent, surtout que eux, ils ne l’ont pas choisi (sans parler de ce pauvre Nicholson). Quant à la beauté, je trouve qu’Easy rider en impose sérieux rien qu’avec sa musique et ses plans magnifiques des paysages US.

  • admin

    Merci pour le commentaire et la remarque sur Death Proof. J’ai peut-être un peu exagéré la noirceur de Vanishing point mais disons que ce n’est pas tout à fait pareil. Dans Easy rider, c’est la société qui opresse, dans Vanishing point, ce n’est plus vraiment le problème. Kowalski est un superbe héros nihiliste quand les motards d’Easy rider font les frais de la bêtise de cette Amérique profonde. Kowalski va plus loin car il devance le nihilisme américain, il l’accomplit.

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