NICOLAS WINDING REFN

« L’art est un acte de violence, je m’intéresse aux extrêmes ». De son propre aveu Nicolas Winding Refn est un romantique moderne, un artiste capable de « transformer la boue en or » (Beaudelaire) tout en explorant les marges du social.

Cette violence, il en fait le ferment premier de sa filmographie et l’analyse sous toutes ses formes. Consubstantielle au milieu de vie, comme dans sa trilogie Pusher (chroniques criminelles danoises) ou The neon demon (sur la violence qu’infligent les canons de beauté aux personnes qui en sont éloignées); fruit de l’émotion comme dans Inside job (enquête privée qui se mue en vengeance meurtrière) ; incontrôlable et innée comme dans Bronson (sur un prisonnier ultra violent) ou Valhalla rising (histoire d’un guerrier silencieux dressé à tuer) ; ou encore totalement esthétisée à l’image de ses derniers films Drive (où le criminel devient un héros) et Only god forgives (dans lequel le sang et les viscères sont élevés au rang de matériaux plastiques).

Valhalla rising, réalisé par Nicolas Winding Refn en 2009.

Valhalla rising, réalisé en 2009.

C’est essentiellement l’étude du rapport entre la violence et la société qui retient l’attention dans son travail. A la différence d’un Orange mécanique qui, tout en dénonçant la cruauté du « système », n’en oublie pas d’affirmer sa légitimité, des films comme Bronson ou Pusher laissent au contraire voir les institutions publiques et le corps social comme totalement débordés par les accès de rage des personnages principaux.

Dans Valhalla rising le paradigme est même totalement inversé. C’est le système lui-même (la tribu, le clan) qui forge l’homme à la violence, tentant d’en faire une bête sauvage.

Dressé à tuer et à supporter la douleur, le guerrier silencieux une fois libéré de ses chaînes part courir le vaste monde et, partant, renverse les idéaux de nos sociétés occidentales chrétiennes et capitalistes. Le guerrier silencieux éradique les prêtres et les marchands et donne la parole au pragmatisme animal et glacial de la conception nordique du monde.

Moins explicite mais toute aussi insupportable, la violence préméditée du « système » est également le coeur de The neon demon. On y comprend comment le monde de la mode fonctionne et par quels mécanisme il oppresse les fashions victims qui, presque mécaniquement, n’ont plus que la rage et la douleur pour exister.

Sur un registre moins expérimental mais tout aussi sombre, Refn s’attache également à décrire le ressenti de l’homme face à la souffrance. La manière dont ses personnages l’expriment ou la taisent leur permet de donner forme à leur destin et de prendre conscience de ce qu’ils sont.

Parfois elle purifie l’âme et permet de rebondir, c’est le cas illustré par Bleeder, son 2ème film dans lequel Madds Mikkelsen tout jeune évolue d’une spirale de violence à une douce romance, faisant écho à la célèbre d’Hölderlin : « là où git le mal, croît aussi ce qui sauve ».

Ou alors, comme dans Inside job, elle devient un élément obsessionnel du quotidien de l’individu (John Turturro) et l’aliène totalement jusqu’à la folie (les photos et les documents relatifs au décès tragique de son épouse tapissent ses murs et occupent l’intégralité de son temps libre).

John Turturro dans Inside job, réalisé en 2005.

John Turturro dans Inside job, réalisé en 2005.

Consciemment ou pas, Refn utilise la violence et la douleur comme des prismes au travers desquels l’individu révèle ou découvre sa nature profonde. A travers la palette de leurs attitudes : résignation (Bleeder), rébellion (Bronson), stratégie (Drive), réminiscence (Inside job)… les anti-héros qu’il met en scène sont tous dans une démarche transcendantale d’accomplissement d’eux-mêmes.

Finalement c’est la contrainte qui permet à l’homme de s’exprimer pleinement et de poser des actes qui ont du sens. Nicolas Refn ne s’intéresse pas aux vies confortables et conventionnelles. D’après son cinéma c’est dans la transgression des systèmes de valeurs de tous ordres et dans l’affrontement de la part sombre de la vie que résident le courage et l’émancipation.

Il met cela en scène en proposant dans chacun de ses films un processus d’affranchissement chaotique visant à accéder à la liberté. Ses personnages sont tous placés dans des situations d’enfermement : les codes de la criminalité (Pusher), la contrainte financière (Bleeder), la prison (Bronson), les chaînes (Valalla Rising)… Et à chaque fois, ce sont le crime, la transgression, la drogue et la violence qui constitueront leurs portes de sortie.

Seul The neon demon se démarque de ce schéma. Dans ce pamphlet de la mode, le personnage principal est une femme et c’est elle qui inflige la douleur, elle ne la subit pas. Elle incarne le mal en tant qu’icone féminine à la beauté parfaite, consciente de sa beauté et devenue cruelle malgré elle avec ses rivales.

Loin de faire l’apologie du mal ou de la déviance, Refn met à bas bien des clichés. Sa trilogie Pusher en est l’illustration la plus parlante. Filmée comme un documentaire, elle montre froidement la saleté d’un milieu que le cinéma a souvent tenté d’esthétiser (Blow, trilogie du Parrain, Casino…). Un univers qui n’a rien de fascinant ou d’excitant, où les jolies filles sont en réalité des putes bas de gamme et où les soirées sont occupées à découper puis brûler les cadavres accumulés dans la journée et non à flamber dans les casinos…

Sa vision du banditisme évolue toutefois nettement dans Drive qu’il réalisa en 2011. Si sa capacité à représenter les bas-fonds reste vivace, le style utilisé emprunte clairement à celui du western urbain dans la veine de Michael Mann ou de William Friedkin.

Quelques années plus tard il atteint le sommet de son style en croisant l’ensemble de ses influences dans le choquant Only god forgives. Tous les ingrédients de sa filmographie y sont convoqués pour un résultat qui, hélas, n’est qu’une demie réussite.

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Only god forgives, réalisé en 2013.

La reprise du style (et de l’acteur) de Drive est certes très réussie (beau travail bande son / couleurs et slow burn parfaitement maitrisé) mais le niveau de violence est beaucoup trop fort. Sans préjuger de sa démarche artistique on ne peut que regretter, en tant que spectateur (pourtant averti), d’être obligé de détourner le regard à certains moments (la scène du cabaret…).

Puis, en 2016, The neon demon vient jeter un pavé dans la mare de la filmographie du trublion danois. En plus d’être objectivement très réussi, le métrage constitue une innovation pour son réalisateur. Il y est question de spiritualité. La question que le film se propose de résoudre est : quelle est l’essence même du mal? Quelle en est la forme et d’où provient elle?

En un long délire visuel gonflé aux néons et aux séquences flashys, Refn explore pour la première fois les questions métaphysiques qu’il n’avait qu’effleurées dans Valalla rising. Délicieux à regarder et particulièrement abouti intellectuellement, The neon demon marque clairement son entrée dans la cour des grands, ceux qui ne sont plus simplement cinéastes mais aussi penseurs.

 

 

Filmographie :

 

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