DROGUE ET CINEMA

Pas une année sans qu’on n’annonce le décès d’un acteur ou d’un réalisateur à succès des suites d’une overdose. Prendrait-on plus de drogue dans ce milieu que dans d’autres secteurs artistiques ? Pas sûr, néanmoins il est clair que des liens complexes et solides se sont tissés au fil du temps entre drogue et cinéma.

Il s’agit en tout cas de deux éléments récents de notre culture. Bien entendu l’homme n’a pas attendu le XXIème siècle pour regarder des films ni pour se défoncer mais, la mondialisation, la panne de sens de nos sociétés désenchantées, ainsi que le progrès technique ont eu pour effet, au milieu de années 60′, de provoquer une spectaculaire explosion des marchés psychotropes et cinématographiques (explosion très nettement confirmée par la statistique économique).

Il est donc intéressant de se demander jusqu’où vont les similitudes et les imbrications entre les substances psychoactives et le 7ème art. Quelles sont les logiques qui animent la relation entre ces deux points saillants de notre siècle?

Pour certains réalisateurs, la dimension sulfureuse et transgressive de la drogue représente un formidable moyen d’accrocher le spectateur (I).

Pour d’autres, elle est un moyen d’augmenter leurs capacités créatives et d’obtenir un rendu visuel qui s’affranchit des codes standards de l’esthétique (II).

Coté spectateurs, enfin, les  rapports nouveaux qu’ils entretiennent avec un cinéma très largement industrialisé peuvent parfois présenter des aspects qui s’apparentent peu ou prou à de l’addiction  (III).

 

LA DROGUE, SA CONSOMMATION ET SON COMMERCE SONT DES SUJETS ACCROCHEURS, ABONDAMMENT ET DIVERSEMENT TRAITES PAR LE CINEMA:

 

ewan mc gregor dans trainspotting de Danny Boyle

Ewan mc Gregor dans Trainspotting de Danny Boyle.

 

Passée l’époque de la dénonciation hygiéniste des méfaits de la toxicomanie (le début du 20ème siècle), le cinéma s’est mis à exploiter la forte teneur en soufre du sujet psychotrope. Parmi la masse des films proposés, deux topics principaux se dégagent clairement : la consommation et le trafic.

 

Prendre de la drogue fait peur à l’immense majorité des individus, le cinéma permet de se mettre, par procuration, dans la peau du consommateur, et ce sans risques pour la santé :

A partir des années 60’ et la Beat generation, le ton adopté par les réalisateurs sur la drogue s’est clairement décomplexé. En 1969 Dennis Hopper a ainsi pu ériger ses bikers raides défoncés dans Easy rider en icônes mythique de la cool attitude (Jack Nicholson a  d’ailleurs livré en interview qu’ils avaient réellement fumé de l‘herbe sur le tournage avec Peter Fonda).

Même le regard sur l’héroïne a évolué. En 1971, Panique à needle park de Jerry Schatzberg marquera l’histoire du cinéma comme étant le premier film à évoquer la question des toxicomanes « durs » sans jugement ni moralisation.

Par la suite cette dimension novatrice et frondeuse s’estompera pour laisser place à des métrages bien moins engagés et très inégaux allant de l’amusant How High (comédie culte des fumeurs d’herbe) au moins connu Spooners (apologie navetteuse de l’héroïne).

L’approche de la consommation la plus séduisante verra toutefois le jour dans les années 90, il s’agit de celle qui s’attache à tout l’aspect punk / bohême du sujet, à mi-chemin entre son apologie et sa dénonciation. Les excellents Trainspotting (Danny Boyle, 1996) et Las vegas parano (Terry Gilliam, 1998) sont sans doute les films les plus emblématiques de cette manière de penser.

Le côté sombre de l’addiction compte également ses métrages dédiés. On peut citer le très marquant Requiem for a dream (Darren Arronofsky, 2000), dont l’intensité tragique relève purement et simplement du génie, l’édifiant et méconnu Tokyo decadence de Ryu Murakami (la descente aux enfers d’une jeune prostituée SM) ou encore la désormais classique adaptation de roman Moi Christiane F. 13ans, droguée, prostituée (Uli Edel, 1981).

En revanche, aujourd’hui rares sont les métrages qui révolutionnent le genre. On ne fait que ressasser les vieilles recettes en les mettant au gout du jour. Les blondinets partouzeurs et surfeurs de Savages (Oliver Stone, 2012) ont remplacé les bikers osbsolètes de Dennis Hopper, les free parties de Spring breakers (Harmony Korine, 2012) ou des Paradis artificiels (Marcos Prado, 2012) ne sont que la version actualisée et un brin plus nihiliste du Woodstock de Michael Wadleig… Seul le clinquant mais bien trouvé Limitless (métaphore tout public de la cocaïnomanie réalisée par Neil Burger en 2011) aura su se démarquer dans la dernière décennie.

 

Caïds, règlements de compte, profits colossaux et jeux d’alliances entre mafias ou petites frappes, le trafic de drogue est une source inépuisable de scénarios :

Avec l’explosion du commerce maritime et donc de l’import-export de drogue entre l’Amérique latine et le reste du monde (essentiellement), le cinéma de gangster s’est vu offrir un terreau de scénarios et d’idées quasiment infinies.

En 1972 dans French connection, Williaw Friedkin marquera le genre au travers d’un film qui a sans doute été plus récompensé pour son aspect historique (il raconte l’histoire vraie du démantèlement du premier gros réseau de trafic international connu) que pour sa qualité intrinsèque.

Pour plus d’action et d’émotion, on lui préfèrera le fabuleux Blow (Ted Demme, 2001), fresque très réussie sur la vie (réelle également) de George Jung, dealer de cannabis devenu baron de la cocaïne suite à un séjour en prison ou bien le tout aussi fabuleux Sicario (Denis Villeneuve, 2015) sur le fonctionnement des cartels colombiens.

On trouve toute une variété de tons et d’approches sur le sujet du trafic. Certains sont politiquement ou éthiquement engagés (Midnight express réalisé par Alan Parker en 1971, M. Nice réalisé par Bernard Rose en 2010 ou Maria pleine de grâce de Joshua Marston en 2004 sur les « mules » à cocaïne), d’autres ultra romancés (voir l’excellent Scarface d’Howard Hawks et son remake éponyme tout aussi excellent réalisé par Brian de Palma en 1983), tandis que quelques-uns versent plutôt dans l’humour (tel qu’Hervé Palud avec son amusante comédie de 1986 : Les frères pétard).

Mais celui qui a livré la retranscription la plus brutale et la plus réaliste du trafic reste sans conteste Nicolas Winding Refn. Sa trilogie Pusher où l’on voit Madds Mikkelsen à ses débuts en délinquant chauve et impulsif est réalisée dans un style sans concession et présente une cohérence d’ensemble de haut niveau pour une œuvre de jeunesse. On retrouve dans les pérégrinations de ces caïds danois toute l’atmosphère de noirceur et de destruction qui irriguera sa filmographie par la suite.

Un peu à part de tout cela, un autre style que l’on pourrait appeler « la mouvance Guy ritchie » a fait son apparition au début des années 2000. Le trafic de drogue y est soit tourné en dérision comme dans Arnaque crime et botanique, soit recouvert d’une sorte de patine so-british à mi-chemin entre le drame pince sans rire et le film d’action élégant (voir le très bon Layer cake de Matthew Vaughn avec Daniel Craig en 2004).

 

LA DROGUE EST EGALEMENT UN MATERIAU DE CREATION CINEMATOGRAPHIQUE, CERTAINS REALISATEURS L’UTILISENT POUR DOPER LEUR INSPIRATION VOIRE TENTENT CARREMENT DE LA MATERIALISER A L’ECRAN :

 

la montagne sacrée alejandro jodorowsky

La montagne sacrée, réalisé par Alejandro Jodorowsky en 1973, est un véritable « trip » visuel et sonore.

 

Il n’est pas rare de dire que les artistes sont « tous drogués » comme on dit des politiques qu’ils sont « tous pourris ». Le 7ème art ne fait pas exception à la règle et nombre de réalisateurs ont recours à des artifices chimiques pour créer leurs films.

 

Déconnecté de ses règles de fonctionnement habituelles, le cerveau peut s’avérer plus spontané, plus novateur, et donner lieu à des réalisations qui sortent de l’ordinaire :

A l’image de nombreux poètes ou écrivains, quelques réalisateurs se sont essayés à la réalisation de films sous l’influence des drogues.
Cela peut être radical comme le fit Gus Van Sant qui a avoué, pour son Last days, dans lequel il relate les derniers instants de Kurt Cobain, avoir exigé que l’ensemble de l’équipe soit en permanence défoncée, acteurs compris. Le résultat laisse un peu à désirer.

Cela peut également se limiter à l’inspiration du scénario. Tel est le cas de l’énigmatique Valhalla rising qui est en réalité la retranscription d’un trip au LSD vécu par le réalisateur, Nicolas Winding Refn. Cette révélation n’étonne d’ailleurs qu’à moitié tant le rendu final s’apparente plus à une expérience visuelle qu’à un film (déroutante déconstruction des couleurs et de l’espace, absence de tout fil conducteur…).

Enfin, cela peut procéder d’une démarche totale voire spirituelle. Dans ces cas-là, le résultat final ne s’apparente plus réellement à un film. Il s’agit plutôt d’une sorte de performance filmée, une tentative d’emprisonner de supposées forces ou énergies fondamentales.

Le chantre de cette démarche est le célèbre artiste et penseur sud-américain Alejandro Jodorowsky. Ses deux films les plus célèbres, El topo et La montagne sacrée, sont deux fresques totalement hallucinatoires tournées à la gloire du peyotl, du LSD et de la mescaline, en tant que portes vers de nouveaux champs de perception et permettant d’adopter une certaine forme de recul sur les sujets transcendantaux qui animent la réflexion ésotérique et spiritualiste depuis toujours.

Très symboliques et réflexifs (voire choquants), ces films, qu’une grande partie de la critique a encensés et qualifiés de « cultes », sont objectivement peu regardables ou incompréhensibles pour tous les publics. Il faut leur reconnaitre, certes, une audace hors norme, laquelle réside principalement dans leur aspect philosophique : on y retrouve cette étonnante ambition de création par les gouffres initiée avec la naissance et la diffusion du LSD, fort bien décrite par Huxley dans ses « Portes de la perception » (dont Jim Morrisson tira d’ailleurs le nom de son groupe). Mais dans le fond, force est de constater que celui qui n’a jamais vécu d’expérience psychédélique ne pourra pas pleinement gouter ni comprendre le film. Une discrimination implicite qui n’est pas forcément constructive…

 

Le sommum de l’influence psychédélique sur le cinéma se situe dans les films qui tentent de constituer, en intégralité ou partiellement, un « trip » visuel et sonore :

Sans que le réalisateur ne soit forcément sous emprise lors de la conception du scénario ou pendant le tournage, certains films abordent la drogue d’une façon très immersive en tentant de retranscrire les effets physiques et psychiques de la défonce au travers des images. On peut alors presque parler de « films-trips».

Un parfait exemple de ce phénomène nous a été donné en 2009 par le cinéaste français Gaspard Noé qui a tenté le pari, avec Enter the void, de filmer en caméra subjective les mésaventures d’un personnage complètement défoncé à l’héroïne et autres drogues dures surpuissantes.

Enter the void contient sans conteste le plan séquence de défonce le plus immersif de l’histoire du cinéma sous la forme d’une profusion de couleurs évanescentes et hallucinatoires s’étiolant doucement dans un appartement tamisé de la capitale japonaise. Une esthétique très proche du final de Dante 01 de Marc Caro ou de certaines séquences du The tree of life, de Terrence Malick.

Un autre exemple notoire de « film-trip » a été donné par David Cronenberg en 1991 dans son incroyable Festin nu qui adapte l’univers fantasmagorique du journal intime de Burroughs écrit lors de sa période d’héroïnomanie profonde au Maroc. Peter Weller, qui incarne le personnage principal, s’injecte la poudre répulsive qu’il utilise pour son métier de désinsectiseur. Il accède alors dans son délire à une interzone, sorte de no mans land mental aux allures Kafkaïennes où il se voit confier d’étonnantes missions.

Enfin, un réalisateur se démarque particulièrement par sa propension à réaliser des films trips : Gregg Arakki. Ses métrages ne s’apparentent pas vraiment à des films au sens propre du terme, ce sont plutôt des « ambiances », de la phénoménologie appliquée au cinéma.

Dans Smiley face, une comédie sur le cannabis qu’il réalisa en 2007, le ton est donné dès le départ : le premier plan montre l’héroïne en train de fumer un énorme bang d’herbe puis de consommer un space cake surdosé avant de partir vivre sa journée en emmenant le spectateur avec elle.

On retrouve cette propension à représenter la défonce de l’intérieur dans toute sa filmographie (notamment dans Nowhere, The doom generation et Kaboom). Visiblement fasciné par l’acide, il inonde son œuvre de couleurs flahsy, de déformations de l’image, de musique planante, de visions hallucinatoires… Autant d’artifices qui augmentent, pour ainsi dire, l’expérience cinématographique dans une propension qui n’est pas désagréable.

 

SOURCE DE PLAISIR, STIMULANT INTELLECTUEL, LE CINEMA PEUT AUSSI, EN LUI-MEME, S’APPARENTER A UNE DROGUE ET TRANSFORMER LA CINEPHILIE EN (SAINE ?) ADDICTION :

 

Hystérie et déguisements pour les accors à Star wars lors de la première du Réveil de la force

Hystérie et déguisements pour les accros à Star wars lors de la première du Réveil de la force.

 

L’avènement de l’industrie de la culture et de ministères publics dédiés ont eu pour corolaire le déclin vertigineux de la notion d’art. Dans cette optique, le cinéma ne sert plus aujourd’hui à faire réfléchir l’homme sur sa condition, son principal objectif est de lui procurer du plaisir.

 

Le cinéma de divertissement a atteint un tel stade de perfectionnement technique que certains films ne peuvent tout simplement pas ne pas être vus, leur attraction est irrésistible :

Bien que beaucoup fantasmée, la drogue n’est rien de plus qu’une addiction au plaisir des sens et de l’esprit qui se caractérise par une volonté de jouissance immédiate et qui a pour conséquence un phénomène d’accoutumance du consommateur, lequel est amené à en demander toujours plus.

On trouvait cette logique dans le cinéma « attraction » des premiers temps (lorsqu’il était un phénomène de foire), on la retrouve d’une certaine manière dans le cinéma contemporain dédié au divertissement.

Ce n’est un secret pour personne que l’industrie cinématographique de masse Hollywoodienne, fort bien décrite par Brecht dans les récits du stage qu’il effectua en Californie, fonctionne sur le principe du capitalisme marchand à l’aide de courbes de profit permettant de proposer des films qui plairont au grand public, dans une stricte perspective lucrative. Il faut du spectaculaire, de l’action, des effets spéciaux, des beaux (belles) acteurs (actrices) et des sentiments manichéens.

Du HD Imax à la 3D créée par caméra virtuelle en passant par le motion capture, les résultats visuels obtenus par les grosses maisons de production sont sans cesse plus épatants. On peut dès lors considérer, sans être farfelu, que les spectateurs deviennent accros à cette forme de cinéma qui ne cherche qu’à le satisfaire et à lui procurer toujours plus de plaisir.

Quitter la terre ferme, planer, entrer dans un monde totalement différent de celui que nous connaissons et nous laisser aller à la découverte de nouvelles sensations, de rencontres, de voyages… Si l’on examine de plus près le champ lexical qui sert à décrire les expériences psychédéliques, on constate qu’il sied tout aussi bien à décrire ce que le spectateur lambda recherche en entrant dans une salle de cinéma.

Aujourd’hui on ne regarde plus un film dans l’optique de pénétrer le chaos intérieur d’un artiste ou d’effectuer une rencontre esthétique qui nous fera grandir. L’objectif est bien plus simple et se retrouve sur toutes les lèvres : ne pas se prendre la tête, se vider l’esprit. Si le contrat est rempli, on met 5 étoiles sur son site de « critique » préféré et on alimente le buzz, on « fait tourner »…

 

Le cinéma d’auteur a ses inconditionnels qui parfois sont tellement sectaires que l’estampille « art et essai » représente pour eux plus de plaisir que le contenu du film lui-même :

De même qu’il y a plusieurs manières de se droguer, il y en a plusieurs d’aborder la cinéphilie. Si les considérations qui précèdent concernent plutôt les fanatiques de blockbusters américains, cela ne signifie pas pour autant que les fans de ce qu’on appelle abusivement les « films d’auteurs » soient épargnés par l’addiction au cinéma.

Certains spectateurs, désireux de « tenir leur rang » social, n’accordent d’intérêt qu’au cinéma d’auteur, par opposition au divertissement de masse qu’ils abandonnent aux esprits de faible envergure.

Ce faisant, il n’est pas rare de constater chez eux des comportements à peu près aussi irrationnels que celui d’un drogué c’est-à-dire de trouver extraordinaire tout ce qui est à l’affiche d’un cinéma d’art et d’essai même si le film considéré est foncièrement mauvais.

La conséquence de ce phénomène dépasse le simple cercle très restreint des acharnés du Champollion ou du Reflet Médicis. Elle touche à la conception même de ce qu’est le cinéma d’auteur aujourd’hui en France.

Car considérer un film comme un film d’auteur par opposition à un blockbuster n’a aucun sens. Auteur signifie œuvre, œuvre d’art. Il est donc fort présomptueux de présumer que tout film un tant soit peu confidentiel est une œuvre d’art. C’est l’œuvre qui précède et qui révèle l’auteur, l’inverse n’est que convention bourgeoise.

Le spectateur qui adopte ce raisonnement va contraindre sa cinéphilie à un seul type de film, parfois même à un seul réalisateur, transformant le cinéma, expérience d’ouverture d’esprit aux potentialités infinies, en une sorte de cérémonie répétitive et très soigneusement paramétrée. Il s’agit de satisfaire un horizon d’attentes esthétiques et intellectuelles prédéfini, dans une optique de pure satisfaction, en allant voir de la « bonne came cinématographique » en général lourdement prémâchée par la critique autorisée.

 

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