DAVID CRONENBERG

« Le cinéma est pour moi un art tridimensionnel, avec ma caméra j’ai le sentiment de sculpter l’espace. »

S’étant consacré à la fois à l’art et à la science durant ses études, il n’est pas surprenant que Cronenberg soit considéré aujourd’hui comme l’un des cinéastes les plus « physiques » du siècle.

Il s’inspire de la science pour nourrir ses films, plus exactement des dérives extrêmes qu’elle est en mesure de générer. Décryptant quelques grands phénomènes de notre temps (neurobiologie, technologies de l’image, psychanalyse, drogues chimiques, mathématiques financières…) il utilise globalement le cinéma pour confronter l’éternité et l’authenticité de la nature humaine aux tâtonnements indécis de la science et de l’histoire.

Rien d’étonnant donc, à ce qu’il se soit penché sur la question de la métamorphose et de ses effets, puis sur celle des expérimentations autour de l’humain (corps, esprit, inconscient) et, dans la droite lignée de ces deux thèmes, sur le monde des images (pouvoir des médias, danger des jeux-vidéos, star-system).

Scène d'opération avec Jeremy Irons dans Faux-semblants, sorti en 1988.

Scène d’opération avec Jeremy Irons dans Faux-semblants, sorti en 1988.

Le thème de la métamorphose est sans doute le plus présent dans sa filmographie. Dans Rage, elle provient de la propagation du virus qui  transforme les gens en bêtes puis, dans Dead Zone, c’est le choc d’un accident de voiture qui fera de Christopher Walken le dépositaire d’un don surnaturel bouleversant.

Plus tard, c’est toute la dimension purement physique de la métamorphose d’un homme en insecte qu’il abordera au travers d’un film devenu culte (la mouche) et qu’il opposera à 19 ans d’intervalle à son pendant strictement comportemental et psychique dans History of violence. Entre temps, dans Le festin nu, une machine à écrire devient un énorme cafard qui dicte à l’auteur d’étranges écrits.

Selon les cas, les mutations sont voulues (La mouche, History of violence) ou subies (l’accident de voiture de Dead Zone, l’inoculation des virus dans Rage et Frissons), mais leurs conséquences sont différentes selon les films. Néanmoins, elles attestent toutes du fait que devenir différent exige de trouver de nouveaux repères, des modes d’action et de pensée distincts de la « normalité ».

Ainsi, Christopher Walken dans Dead zone, investi du pouvoir de connaitre l’avenir, passera pour un fanatique aux yeux du monde lorsqu’il tuera le dictateur en puissance qui s’apprêtait à déclencher la troisième guerre mondiale. La révélation de ce qui allait se passer l’a totalement transformé. Face caméra il fait part de son trouble intérieur : « si vous pouviez remonter le temps avant qu’Hitler n’arrive au pouvoir, et sachant ce que vous savez, que feriez-vous ? » Question puissante s’il en est. Le plus honnête des hommes n’aurait dans pareil cas, je l’espère, pas hésité une seconde à se muer en assassin c’est à dire en détraqué aux yeux de la société.

Autre trait marquant de sa filmographie: à peu près un tiers est constituée d’adaptations de livres. Dead zone est un roman de Stephen King, Crash un livre à succès de J.C Ballard, History of violence est un comic, A dangerous method une pièce de théâtre de Christopher Hampton (titre original : « the talking cure »), M Butterfly est également une pièce de théâtre écrite par David Henry Hwang, tandis que Cosmopolis est un tiré d’un ouvrage de Don de Lillo. Il poussera d’ailleurs cet exercice de l’adaptation jusqu’à son paroxysme puisque Le festin nu, roman de Burroughs, était réputé inadaptable.

Peter Weller en plein trip dans Le festin nu, sorti en 1991.

Peter Weller en plein trip dans Le festin nu, sorti en 1991.

Il serait malvenu d’évoquer Cronenbeg sans parler de sa fascination pour l’humain et l’anthropocentrisme. Très tôt il manifestera son intérêt pour les expérimentations autour du corps et plus particulièrement du sexe dans ses premiers films Stereo et Crimes of the futur. Plus tard il réabordera cette thématique avec Chromosome 3.

Son analyse de l’homme ne s’arrête pas aux seules questions physiques. Elle embrasse également ce qui relève de la pulsion et ce, sous des formes extrêmes à savoir, l’excitation sexuelle générée lors d’accidents graves (Crash), ou encore l’envie d’être dominée et maltraitée sexuellement (A dangerous method).

Au dela de la chair et de l’instinct, c’est sans doute dans son analyse du psychisme qu’il a su cerner l’aspect le plus fascinant de l’anthropocentrisme. Les pans les plus intéréssants de son oeuvre sont ceux où il explroe les méandres de la folie. Spider peint le tableau déchirant de la détresse d’un schizophrène, A dangerous method met en scène une patiente des docteurs Jung et Freud soumises à des troubles psychiques lourds, tandis que Le festin nu montre magnifiquement la déformation qu’opère l’héroïne sur la perception de la réalité. Autant de thèmes qui placent Cronenberg exactement là où l’analyse de l’époque l’exige. Artiste de génie il a su appréhender sans faute les jalons immanquables de la mutation du monde moderne.

Pour donner chair à l’humanité qui le fascine, il choisit des acteurs mûrs au physique intemporel et classieux. Jeremy Irons, Viggo Mortensen, James Woods, Christophe Walken ou encore l’hypnotique Peter Weller se succèderont devant sa caméra. Il travaillera également avec Vincent Cassel le temps de deux films dans lesquels l’acteur Français n’a pas forcément brillé mais où il a réaffirmé que son charisme et son naturel à l’écran sont très impressionnants.

La plastique des acteurs est chère à Cronenberg  dans la mesure où le corps constitue pour lui la substance de l’horreur et donc d’une grande partie de sa créativité. Selon ses propres termes, « le corps est la source de l’horreur chez les êtres humains, c’est le corps qui vieillit ; c’est le corps qui meurt ».

Dans M Butterfly il a su faire du corps l’épicentre de son film pourtant axé sur la géopolitique et l’histoire, c’est l’enveloppe charnelle qui génère toute la tension malsaine de l’intrigue. L’ambassadeur de France à pékin (Jeremy Irons), tombe amoureux fou d’une diva vedette de l’opéra jusqu’à découvrir après plusieurs années de relation qu’elle était un homme. Partant, les thèmes du corps et de la métamorphose l’emportent toalement sur la dimension narrative (pourtant délirante car il s’agit de faits réels)!

James Woods crève l'écran dans Vidéodrome, sorti en 1983.

James Woods crève l’écran dans Vidéodrome, sorti en 1983.

Pour aller encore plus loin dans l’analyse de notre époque, il a su dépasser l’anthropocentrisme classique (celui de Foucault par exemple) pour s’attaquer à une sorte de conception dédoublée de l’humain, celle qui inclut l’image que nous projetons de nous même. C’est la tout l’intérêt de ses films sur l’image et le jeu vidéo ainsi que sur le star system.

La période récente se caractérise par la surabondance d’images et donc par le fait que l’on tend à vivre de façon duale. A la fois physiquement et virtuellement. Ce sont ces thèmes, complexes, qui constituent le troisième pilier de son oeuvre.

Très tôt il a su aborder métaphoriquement le pouvoir des médias dans le sanguinolent Scanners et le complexe Vidéodrome, avant d’aborder la question des univers virtuels que sont les jeux-vidéos dans Existenz. Réalisé en 1999 ce dernier mélange le réel et le virtuel avec une virtuosité qui inspirera nombre de réalisateurs et de scénaristes par la suite (Gus vans Sant, Gilles Marchand, Gonzalo Lopez Gallego…).

En 2015 il franchit encore un cap et explore les effets du star system sur l’individu. Intitulé Maps to the stars, le métrage suit les dépravations d’acteurs hollywoodiens qui ne savent plus vraiment qui ils sont. Errant entre le réel et le virtuel, dans une sorte de no man’s land cosmique, ils sont la figure de proue d’un processus de déshumanisation par notre « société de l’image » qu’il faudra de nombreuses années pour véritablement comprendre.

En 2016, il publie un roman intitulé Consumés. Bien écrit et bien édité (il intègre la prestigieuse collection Du monde entier de chez Gallimard), l’ouvrage est à la fois un roman synthèse de son oeuvre cinématographique et à la fois un tremplin vers les contrées vierges de l’imagination, celles où la chair des acteurs et le grain des images ne sont plus là pour nous guider. Acrotomophilie, cannibalisme, mutations du corps via la technologie… tout y est.

Enfin, en guise de conclusion, je voudrais consacrer quelques lignes d’hommage à Faux-semblants qui constitue à mon sens le film pivot de Cronenberg, celui qui synthétise le mieux son univers créatif, celui qui est à mes yeux son chef d’oeuvre absolu.

Jeremy Irons y incarne deux frères jumeaux gynécologues qui se substituent secrètement l’un à l’autre dans le lit d’une de leurs patientes. Sous l’influence de cette dernière, les deux honorables médecins spécialistes de la gynécologie expérimentale vont peu à peu sombrer dans la drogue et l’horreur. Quasiment toute sa carrière est convoquée dans ce film : les expérimentations autour du corps, le sexe, la drogue, la transformation par le dédoublement, la relation sexuelle triangulaire entre deux médecins et une même patiente… Il me semble que c’est son film le plus complet et le plus central.

De tout ceci il ressort que Cronenberg est un artiste au sens propre du terme. Il exprime une sorte de pulsion créatrice incontrôlable, convoquant sur ses pellicules les traits les plus sombres de l’humanité moderne. Baudelairien, Kafkaïen, il est magnifiquement horrible.

Filmographie

  • 1969    Stereo
  • 1970    Crimes of the futur
  • 1975    Frissons
  • 1977    Rage
  • 1979    Fast company
  • 1979    Chromosome 3
  • 1981    Scanners
  • 1982    Videodrome
  • 1983    Dead zone
  • 1986    La mouche
  • 1988    Faux-semblants
  • 1991    Le festin nu
  • 1993    M. Butterfly
  • 1996    Crash
  • 1999    eXistenZ
  • 2002    Spider
  • 2005    A history of violence
  • 2007    Les promesses de l’ombre
  • 2011    A dangerous method
  • 2012    Cosmopolis
  • 2015    Maps to the stars
  • 2016    Consumés (roman)

 

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