CROWDFUNDING ET CINEMA

Le financement du cinéma français, longtemps épargné, a fini par être touché lui-aussi par la crise. Les recettes publicitaires des chaînes de télévision (déterminant essentiel du financement du cinéma dans le modèle français) sont en baisse , le Centre national de la cinématographie traverse une grave crise interne, trop de films sortent chaque année, les subventions se dispersent et la concurrence s’intensifie.

Malgré une bonne fréquentation des salles, le financement est au point mort. Le cinéma n’est tout simplement plus rentable. Les chaînes réduisent donc leurs investissements et se limitent à des produits populaires au casting bankable. Conséquence : de nombreux films restent sur la touche avec un effet délétère sur la culture : cela refoule les pulsions créatrices des réalisateurs et limite l’éventail de choix des spectateurs.

Par suite, les producteurs et les réalisateurs s’intéressent de plus en plus aux nouvelles méthodes de financement du cinéma. En particulier les indépendants pour lesquels Gilles Barret souligne la nécessité  « de solliciter des investisseurs privés en dehors des circuits classiques pour apporter un financement complémentaires, stable, compatible avec la chronologie des médias et transférer une partie de leur risque financier pouvant devenir un enjeu considérable pour leur développement et parfois leur survie » (BARRET Gilles, Comment investir dans le cinéma ? Les financements alternatifs dans le cinéma français, L’Harmattan, 2014).

Le financement participatif, ou crowdfunding, qui permet de solliciter des investisseurs privés afin d’apporter un financement complémentaire et, ainsi, de transférer une partie des risques financiers, est l’une de ces nouvelles méthodes de financement. C’est une émanation de l’économie collaborative, inspirée du crowdsourcing (ex : wikipedia).

 Image d'une campagne de crowdfunding sur Movies angels.

Image d’une campagne de crowdfunding sur Movies angels.

Dans sa forme la plus utilisée (le don contre gratification), le crowdfunding est une méthode consistant, pour un porteur de projet, à lancer un appel au don sur une plateforme numérique afin de lever des fonds pour mener à bien un projet, cinématographique ou autre. Agissant comme un apport personnel, les fonds ainsi récoltés permettent ensuite au producteur de se tourner vers le circuit traditionnel de financement, dans une logique de levierisation.

Il existe trois modèles de crowdfunding. Parmi eux, celui du don contre gratification est le seul qui concerne le cinéma. Il y a eu plusieurs tentatives de plateformes d’investissement en capital qui proposaient des projets de films mais elles se sont soldées par des échecs ou ont été rachetées par de plus gros acteurs du marché (Motion Sponsor, Movies Angels, People for Cinema…).

Parmi les plateformes positionnées sur le marché cinématographique et audiovisuel, trois sont actives en france : Touscoprod (2009), Ulule (2010) et Kisskissbankbank (KKBB, 2009). My Major Company (MMC, 2007) ayant cessé son activité crowdfunding fin mars 2016.

On peut parler d’un système gagnant-gagnant : le contributeur potentiel est maître de son argent, il peut financer des projets qui comblent son horizon d’attente culturel tandis que l’équipe de tournage ne doit plus nécessairement attendre des mois avant d’obtenir les premiers fonds.

De surcroit, au-delà de son utilité financière, le crowdfunding est créateur de lien social et fédère des communautés partageant les mêmes goûts artistiques. Par son don, le contributeur réalise un acte citoyen et participe à la création.

Mais surtout, et c’est fondamental, il permet de s’engager contre la vision, dominante, de la finance en participant à la désintermédiation vis-à-vis des investisseurs institutionnels. Ceux-ci ne sont pas satisfaisants dans le domaine du cinéma car ils raisonnent en termes de rentabilité là où, précisément, il n’y a aucun profit à rechercher.

Le rapport des individus à l’art lui même s’en trouve profondément questionné. Le principe du don contre gratification porte en lui une beauté gratuite, une aspiration à valoriser l’immatériel et, a contrario, à moins accorder de valeur aux jouissances matérielles. Dans un monde en quête de sens, abruti par la consommation de masse, ce type de phénomène est lourdement porteur d’espoir.

Il s’agit d’une révolution structurelle. Après la décennie, très étrange au demeurant, dite de free-riding (terme de Chantepie et Berdier faisant référence à la consommation massive, illégale et gratuite, des contenus audiovisuels via le téléchargement), nous entrons dans l’ère de « l’amatorat actif » pour reprendre Bernard Stiegler (Technologies culturelles et économie de la contribution, in Culture et Recherche, n°121, automne-hiver 2009).

L’amateur est à nouveau au cœur de l’acte créatif puisqu’il finance directement le cinéma, alors que le statut de consommateur n’impliquait qu’un financement passif, via la fiscalité directe (redevances sur les tickets de cinéma) et indirecte (TVA sur les DVD).

Affiche du film Demain, entièrement financAffiche du film Demain, entièrement financé via le crowdfunding.é via le crowdfunding.

Affiche du film Demain, entièrement financé via le crowdfunding.

L’émergence de ce nouveau mode de financement a conduit les pouvoirs publics à s’interroger sur les moyens de sa régulation. Ainsi, en octobre 2014, une ordonnance (l’ordonnance n° 2014-559 du 30 mai 2014 relative au financement participatif) et un décret pris pour son application (décret n° 2014-1053 du 16 septembre 2014 relatif au financement participatif), sont venus fixer le cadre normatif du crowdfunding en France.

Pour résumer, les trois types de plateformes (don, prêt, investissement en capital) peuvent, en s’immatriculant auprès de l’Organisme pour le registre unique des intermédiaires en assurance, banque et finance (dit ORIAS), disposer d’un statut en fonction des types de financements qu’elles proposent : intermédiaire en financement participatif (IFP), conseiller en financement participatif (CFP) et / ou prestataire en services d’investissement.

Cette immatriculation n’est pas obligatoire lorsque la plateforme ne pratique que le don. Elle l’est en revanche pour les plateformes proposant des prêts ou de l’investissement en capital.

A ce jour, seule la plateforme KKBB est immatriculée auprès de l’ORIAS et dispose du statut d’intermédiaire en financement participatif. KKBB a été contrainte d’obtenir le statut d’IFP car elle dispose de deux autres plateformes : Hellomerci, spécialisée dans le prêt solidaire entre particuliers et Lendopolis, spécialisée dans l’investissement au capital de PME. Cette réglementation permet de mieux protéger les contributeurs et de rendre plus transparente la pratique.

La contrainte règlementaire sur les plates formes dédiées au cinéma (essentiellement axées sur le don) est donc faible. On peut d’ailleurs s’en étonner dans la mesure où les plateformes de don, elles aussi, agissent comme des gestionnaires de capitaux qui, dans le temps de la campagne, captent la rente des fonds (particulièrement liquides) que les porteurs de projets ont collecté. Une évolution du régime n’est donc pas à exclure dans un proche avenir au vu du contexte actuel des finances publiques et de l’économie en général.

Pour être rentables, il est donc dans l’intérêt des plates formes de bien sélectionner les projets et d’apporter un conseil de qualité à leurs porteurs. Dans ce domaine, certaines vont plus loin que d’autres, par exemple la plateforme Touscoprod, spécialisée dans les projets cinématographiques et audiovisuels, propose chaque mois un workshop gratuit destiné aux porteurs de projets en herbe.

Pourtant, à ce stade, même si les plateformes de crowdfunding ont bouleversé le circuit traditionnel de financement du cinéma, leur importance se doit d’être relativisée. A entendre le tapage médiatique, l’économie participative est très populaire mais, dans les faits, sa pratique reste très marginale (pour le cinéma). Il y a peu de projets sérieux, les court-métrages et les documentaires sont les projets qui en profitent le plus. Alors qu’aux Etats-Unis, des plateformes telles que Indiegogo ou Kickstarter atteignent régulièrement le million de dollars, en France les levées sont dérisoires, nous n’en sommes encore qu’au stade embryonnaire.

Car, bien qu’il soit en crise (comme le reste de l’économie) la France possède le meilleur système de financement institutionnel du cinéma au monde. Les producteurs/ réalisateurs sont donc plus réticents à se lancer, tout comme les contributeurs, dans l’aventure participative.

L’interventionnisme étatique, au service de l’exception culturelle française, a peut-être « trop » bien fait les choses. Comme dans de nombreux autres domaines de la vie sociale, l’aspect providentiel de la gestion publique désincite les individus à s’intéresser à la « grande société ». L’Etat gère tout pour eux.

Le crowdfunding tente de bousculer cette mentalité qui conduit, il faut bien le dire, à l’émanation d’une « culture d’Etat » et d’une culture « du capital ». Ceux qui souhaitent voir des films qui correspondent plus finement à leurs attentes esthétiques et artistiques peuvent désormais casser ce carcan et sortir de la logique clientéliste actuelle.

L’enjeu, passionnant, de la période à venir réside dans la capacité de nos mentalités à évoluer, dans la capacité des plates-formes à monter en compétence sur la sélectivité des projets et dans la capacité des pouvoirs publics à accompagner efficacement ces mutations.

 

Aurore Moloux et Elphège Briseul

 

 

Pour aller plus loin:

 

  • BARRET Gilles, Comment investir dans le cinéma ? Les financements alternatifs dans le cinéma français, L’Harmattan, 2014, 172p.
  • CHANTEPIE Philippe et LE DIBERDER Alain, Révolution numérique et industries culturelles, Repères, La Découverte, 2005, 122p
  • STIEGLER Bernard, Technologies culturelles et économie de la contribution, Culture et Recherche, n°121, automne-hiver 2009, p.31, [en ligne] 12 avril 2016

http://www.enluminures.culture.fr/culture/editions/documents/cr121_p30-31_BStiegler.pdf

  • Mathieu, Le crowdfunding : définition, réglementation, avantages et inconvénients, 22 décembre 2014, [en ligne] 10 avril 2016,

http://www.crowdlending.fr/le-crowdfunding-definition-reglementation-avantages-et-inconvenients/

  • L’économie collaborative : un nouveau modèle socio-économique, 12 janvier 2016, [en ligne] 10 avril 2016

http://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/rub1859/economie-collaborative-nouveau-modele-socio-economique.html

 

 

One Response to “CROWDFUNDING ET CINEMA”

  • Bonjour, je crois que le financement des productions cinématographiques se fait uniquement par le crowdfunding de type « don ». Il sera difficile d’appliquer l’investissement en capital, c’est mieux de donner des récompenses aux donateurs si les producteurs peuvent étudier ceci dès le début. La campagne de collecte de fonds est également une première campagne publicitaire pour le film.

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