COSTA-GAVRAS

L’œuvre de Costa Gavras se nourrit de la force de son engagement politique et social. Cet engagement a muté ; jadis mobilisé contre les dictatures et les totalitarismes du siècle dernier, et la violation des libertés publiques qui en découlaient, Costa Gavras dénonce aujourd’hui les turpitudes de l’organisation sociale contemporaine. Cependant, on ne saurait omettre le talent du cinéaste en matière de drame sentimental. Voilà un réalisateur qui, après avoir été l’assistant d’Henri Verneuil ou de René Clément, est passé maître dans l’art de mettre en scène la violence politique et sociale, et sans parti pris idéologique. C’est souvent un livre qui est à l’origine de ses films. Ainsi, Z, L’aveu ou Missing sont tirés de livres que Costa Gavras a adapté peu de temps après leur publication[1]. Travaillant avec des acteurs européens et américains, ses films se déroulent tant dans le vieux monde que dans le nouveau.

Z et l’Aveu

Les premiers chefs-d’œuvre (et les plus grands) sont sans nul doute Z et L’aveu.

Z (1969) dénonce la dictature des colonels en Grèce, tandis que L’aveu (1970) s’attaque au totalitarisme de l’URSS et son interventionnisme en Tchécoslovaquie à l’époque du procès de Prague. Que ce soit l’armée nationaliste et conservatrice ou le communisme, Costa Gavras s’est donc employé à cibler son travail sur les grands maux politiques de son époque. Yves Montand est le personnage principal des deux films. Le réalisateur l’a rencontré à l’époque du tournage du film « Le jour et l’heure » (1963), de René Clément.

Yves Montand dans Z, réalisé en 1969.

Montand incarne, dans Z, un député et leader politique de gauche, dont l’assassinat par l’armée a été déguisé en banal accident. C’est l’enquête du juge d’instruction (Jean-Louis Trintignant), dont l’issue aboutit à une mise en accusation des militaires, et futurs putchistes, qui constitue la force du film. Dans L’aveu, Montand est un vice-ministre des affaires étrangères d’un régime communiste, qui, à l’instar d’autres ministres « anciens d’Espagne », se fait arrêter par une police politique aux ordres de Moscou et travaillant sans relâche à leur faire avouer leur dévoiement aux régimes capitalistes. La remise en cause du stalinisme, à travers ces communistes qui ont combattu le franquisme et le fascisme auquel Staline s’était, dans un premier temps, allié (pacte germano-soviétique), n’a pas fait que des amis au cinéaste.

L’Amérique du Sud

La violence du conflit politique entre un régime militaire et conservateur et une extrême gauche révolutionnaire se manifesta en particulier à travers l’instauration des dictatures militaires en Amérique du sud durant les années 1970-1980. Costa Gavras s’en saisi dans les films État de siège (1973) et Missing (1982). Dans ces films, deux situations historiques sont clairement ciblées : la lutte des « tupamaros » en Uruguay (État de siège) et le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973 (Missing). Dans les deux films, Costa Gavras dénonce tant la violation des libertés publiques par l’armée, et le soutien évident des américains à ces régimes autoritaires, pour des raisons économiques et politiques, en pleine guerre froide. Ce dernier point est capital, car il atteste l’objectivité du cinéaste, qui s’attaque tant à l’URSS qu’aux États-Unis, et davantage aux régimes qu’aux idéologies du reste. Le miroir entre les deux films s’inverse pour ce qui est des rôles principaux. En effet, dans Etat de siège, la victime des tupamaros, guérilléros d’extrême gauche, est mickael Santore (Yves Montand), un américain venu faire de l’instruction sur la lutte contre-révolutionnaire auprès de l’armée uruguayenne (le personnage a vraiment existé). Dans Missing, au contraire, la victime des militaires putchistes est un journaliste américain, Charles Horman (lui aussi personnage réel, incarné par John Shea), qui disparaît au moment du coup d’État de Pinochet. On ne peut qu’être marqué par la prestation dramatique du grand acteur Jack Lemmon, qui joue le rôle du père cherchant son fils disparu.

Jacques Veber et Yves Montand dans Etat de siège, réalisé en 1973.

Depuis cette époque, la situation en Amérique latine s’est complètement renversée, puisqu’aujourd’hui le président de l’Uruguay est un ancien tupamaros et que les crimes commis par les dictatures militaires (notamment en Argentine) font l’objet de procédures judiciaires tardives mais indispensables…

Notons, dès le début de son œuvre, la dimension internationale et donc universelle du réalisateur.

Le nazisme et la collaboration pendant la seconde guerre mondiale

Ce thème est abordé dans quatre films : Un homme de trop (1967), Section spéciale (1975), Music box (1989) et Amen (2002). Ces films s’articulent autour du comportement complexe de l’individu (Un homme de trop et Music box) ou d’une administration (Section spéciale et Amen) face au nazisme. Costa Gavras explore la notion de responsabilité dans cette période sombre et de points de vue divers, qui se complètent. Les faits concernés sont passés depuis des décennies, ce qui diffère des films précédemment évoqués, ceux-ci ayant été tournés dans la foulée des évènements auxquels ils se rapportent. Cependant, la force des sujets qui sont traités n’en est pas amoindrie.

Dans chacun de ces films, la responsabilité des hommes dans la tourmente des crimes nazis est contrebalancée par le courage ou l’engagement de certains personnages face à ces crimes.

Affiche de Section spéciale, réalisé en 1975.

Dans Un homme de trop, c’est l’action d’un groupe de résistants qui est mise en scène. Dans Section spéciale, qui évoque la création par Vichy d’une cour spécialement conçue pour faire exécuter des résistants juifs et communistes, le système judiciaire semble d’abord réticent face à l’inculpation rétroactive des résistants, avant d’en accepter le principe, chacun se défaussant sur les autres. Ainsi, on voit comment, à travers la mise en place de cette section spéciale, l’arbitraire devient légal, et comment les scrupules des juges sont sont peu à peu vaincues, à quelques exceptions près. Ici aussi, la responsabilité du président de la section spéciale (incarné par Claude Piéplu), aux ordres du gouvernement, est contrebalancée par l’attitude de certains magistrats, soucieux de l’indépendance de la justice et de ses principes. La lutte d’individus dans un système en proie à la collaboration est encore illustrée par le film Amen, centré sur le Vatican, qui a tardivement reconnu sa responsabilité dans son silence pendant la shoah. Music box est un peu à part. Il ne s’agit pas d’un personnage contre un système, mais d’une fille et de son père, des années après la guerre, elle étant l’avocate de son père, accusé d’être un ancien criminel nazi.

De ces films, quelle qu’en soit la conclusion, ressort une blessure qui semble-t-il ne se refermera jamais. Cette blessure, c’est le viol de la liberté, le mensonge, la trahison, l’hypocrisie, l’assassinat, tout ça au service du nazisme, et surtout impuni à jamais, si ce n’est par l’Histoire, pourvu qu’elle se nourrisse notamment de ces films-là.

Le monde contemporain

Le monde a considérablement évolué depuis l’époque des dictatures militaires et du communisme triomphant. Les conflits politiques sont aujourd’hui beaucoup plus complexes, et donc beaucoup plus sournois, puisque l’ennemi s’avère bien moins identifiable et que, à l’heure de la mondialisation et du libéralisme, la société n’est plus partagée entre des idéologies, mais subit les turpitudes d’une seule. Il ne s’agit plus vraiment de liberté politique, mais bien davantage des droits économiques et sociaux. Costa Gavras l’a, semble-t-il, bien compris, car il a fait évoluer son œuvre en considération de ces mutations profondes.

Plusieurs thèmes contemporains ont ainsi été traités : le pouvoir des médias dans Mad city (1997), le chômage dans Le couperet (2005), l’immigration dans Eden à l’ouest (2009), et la spéculation financière dans Le Capital, le prochain film du réalisateur.

À travers ces quatre thèmes, ce dernier se place clairement sur le champ des problématiques occidentales actuelles, et montre qu’à l’évidence la violence n’est plus tellement politique mais elle est plutôt économique et sociale. Cette évolution, outre le fait qu’elle enrichit la filmographie de Costa Gavras, a le mérite de jeter un regard sans concessions sur le monde contemporain et de faire comprendre que l’injustice et la violence sont toujours présentes, sous d’autres formes, peut-être plus pernicieuses qu’avant.

La violence, en particulier, n’est plus le fait d’une dictature mais de réalités sociologiques qui conduisent les individus à devenir eux-mêmes violents.

C’est particulièrement le cas dans Mad city, l’histoire d’un simple d’esprit qui prend des enfants un otage et devient lui-même l’otage, l’instrument de médias peu scrupuleux et déconnectés du fond du problème. Le fond du problème, c’est le licenciement du personnage qui, ayant perdu ses repères, sombre dans la violence un peu malgré lui du reste.

C’est évidemment le cas dans Le couperet, qui montre comment un personnage lambda d’une entreprise qui le licencie bascule dans la violence extrême en abattant un à un ses concurrents potentiels pour des entretiens d’embauche. À travers la violence des individus, c’est celle de la société qui est visée. Et celle-là s’avère perverse parce que légitime.

Jose Garcia et Costa Gavras dans Le couperet, réalisé en 2005.

Un panel d’acteurs variés peuple les derniers films de Costa Gavras, tels que les américains Dustin Hoffman, John Travolta ou Gabriel Byrne, les français Mathieu Kassovitz, José Garcia et Gad Elmaleh, ou l’italien Riccardo Scamarcio dans Eden à l’ouest.

Le cinéaste s’est aussi intéressé, au cours de son œuvre, au problème israélo-palestinien (Anna K, 1983) ou au racisme en Amérique (Betrayed, 1988) ; ces films couvrent des thématiques à la fois anciennes et actuelles, et contribuent à conférer à la filmographie un éclectisme certain en matière de contenu. Le cinéma est, chez Costa Gavras, un moyen au service d’idées, mais c’est aussi une fin en soi, une esthétique basée sur des images relativement statiques, un rythme contenu, et des plans qui permettent d’insuffler la gravité des situations qui sont dépeintes. En cela, le film politique est aussi une œuvre artistique à part entière.


[1]    Respectivement « Z » de Vassilis Vassilikos, « L’Aveu » d’Arthur London, et « L’exécution de Charles Horman », de Thomas Hauser.

Filmographie (réalisateur)

  • 1958    Les rates
  • 1965    compartiments tueurs
  • 1967    Un homme de trop
  • 1969    Z
  • 1970    L’aveu
  • 1973    Etat de siège
  • 1975    section spéciale
  • 1979    Clair de femme
  • 1982    Porté disparu
  • 1983    Hanna K
  • 1986    Conseil de famille
  • 1988    La main droite du diable
  • 1989    Music box
  • 1991    Contre l’oubli
  • 1992    La petite apocalypse
  • 1995    Lumière et compagnie
  • 1995    A propos de M. Nice
  • 1997    Mad city
  • 2002   Amen
  • 2005   Le couperet
  • 2009   Eden à l’ouest
  • 2013    Le capital

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