CONSUMES

Bien qu’étant un roman, Consumés ne peut être appréhendé et apprécié qu’en tant que prolongation littéraire de l’imaginaire cinématographique de son auteur.

On y retrouve, épars, l’acrotomophilie de Crash, les mutations de la matière de La mouche, l’obsession technologique de Vidéodrome et d’Existenz, le rapport maître-esclave du philosophe et d’une jeune femme à sa merci d’A dangerous method, la dénonciation de la mondialisation de Cosmopolis… Bref tout y est, mais sans aucun bridage financier ni scénaristique. Il s’agit ici de liberté totale de la pensée.

C’est d’ailleurs ce que souhaitait Cronenberg qui, dans une interview récente au magazine Positif (février 2016) déclarait ne plus trouver aussi facilement d’argent pour faire ses films et qui, depuis les huit ans qu’il murissait son roman, voulait explorer à fond sa potentialité littéraire au-delà de l’écriture de scénarios qui, dit-il, est « bien trop austère ».

Portrait de David Cronenberg, l'auteur de Consumés, paru chez Gallimard en 2015

Portrait de David Cronenberg, l’auteur de Consumés, paru chez Gallimard en 2015.

L’intrigue s’articule autour de deux journalistes qui vivent en union libre au gré de leurs voyages respectifs. Chacun a connaissance du jardin secret de l’autre et tente de l’occulter tandis qu’à l’occasion d’une escale ou d’un transit, ils se retrouvent à l’hôtel pour des parties de jambes en l’air.

Lui, Nathan, est spécialisé dans le médical bizarre et voit sa vie basculer lorsqu’il part couvrir une extraction de tumeur du sein opérée par un renégat de la médecine dans une république de l’Est sans véritable système normatif.

Elle, Naomi, part interviewer Arosteguy, un philosophe parisien exilé à Tokyo, accusé du meurtre cannibale de sa femme, elle aussi philosophe (le couple est une allégorie « dévorante » de la passion Sartre – Beauvoir).

De Paris à Tokyo, en passant par Toronto et Pyonyang, les deux protagonistes servent de prétexte à l’auteur pour étaler les plis les plus obscurs de sa psyché et, comme à l’accoutumée, livrer une analyse acerbe, mais juste, de certaines des mutations à l’œuvre dans notre monde (les plus bizarres, pour être précis).

Élément marquant de l’ouvrage, la technologie y est omniprésente, dans une dimension presque fétichiste. Cronenberg décrit avec précision les appareils et les objectifs qu’utilisent ou que rêvent de posséder Naomi et Nathan. Il convoque également dans ses chapitres les dernières avancées technologiques « grand public » de notre monde (Ipad, imprimante 3D…) comme dans une tentative d’actualisation de son œuvre, déjà très largement irriguée par le sujet.

Il le dit lui même, « les machines, c’est vraiment nous » (Positif, Février 2016). Une affirmation qui prend tout son sens lorsque se dénoue peu à peu l’intrigue de ce roman.

Bien écrit et bien édité (il intègre la prestigieuse collection Du monde entier de chez Gallimard), Consumés est à la fois un roman synthèse de l’oeuvre cinématographique de son auteur et à la fois un tremplin vers les contrées vierges de l’imagination, celles où la chair des acteurs et le grain des images ne sont plus là pour nous guider. Là où l’on navigue à vue dans les curiosités de notre temps et ce qu’elles ont de fascinant.

 

ECRIT PAR : David Cronenberg

DATE DE PARUTION FRANÇAISE : 1er janvier 2016

 

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